Éthiopie : quels sont les risques d'extension du conflit ?
2 octobre 2026
Sept groupes, qui s'opposent parfois violemment au gouvernement central du Premier ministre Abiy Ahmed : à première vue, il s'agit clairement d'un conflit intérieur.
Depuis une semaine, trois milices appartenant à cette coalition hétérogène, dirigée par le Front de libération du peuple du Tigré, le TPLF, affrontent les forces de défense nationale éthiopiennes, les ENDF. Mais, selon l'armée éthiopienne, cette alliance anti-Abiy Ahmed dépasse largement les frontières du pays : le chef d'état-major des ENDF, le maréchal Birhanu Jula, accuse les autorités militaires soudanaises, l'Érythrée et l'Égypte de soutenir le TPLF.
Le Caire a immédiatement démenti. Les autorités militaires soudanaises ont elles aussi qualifié ces accusations d'"infondées", tout en reprochant à l'Éthiopie de soutenir les paramilitaires des Forces de soutien rapide, les FSR, contre lesquels l'armée soudanaise se bat depuis trois ans et demi. Enfin, l'Érythrée affirme elle qu'Addis-Abeba cherche à faire porter à ses voisins la responsabilité de ses propres conflits.
Un conflit interne aux conséquences régionales
Ces accusations croisées montrent à quel point il serait réducteur d'analyser la situation dans le nord de l'Éthiopie de manière isolée. Susanne Stollreiter dirige le bureau éthiopien de la fondation allemande Friedrich Ebert :
Certes, Il s'agit avant tout d'un conflit de politique intérieure, mais il revêt néanmoins une dimension de politique étrangère en raison des nombreux acteurs extérieurs impliqués directement ou indirectement soit parce qu'ils soutiennent les parties au conflit, soit parce qu'ils ont leurs propres intérêts dans la région et que ces intérêts pourraient être favorisés par le conflit ou par son attisement. Donc, cela dépasse largement la seule politique intérieure. Et si ce conflit venait à s'étendre, je pense même que cela pourrait réellement déboucher sur une sorte d'embrasement général dans la région, compte tenu des différents foyers de conflit qui existent ici, dans la Corne de l'Afrique.
Alliances complexes entre l'Éthiopie et le Soudan
L'Égypte et le Soudan entretiennent depuis longtemps déjà des relations tendues avec l'Éthiopie en raison du Grand Barrage de la Renaissance construit sur le Nil Bleu, près de la frontière soudanaise.
Le Caire et Khartoum craignent qu'il ne serve pas seulement à produire de l'électricité mais aussi de levier politique. Les deux pays,situés en aval, dépendent fortement des eaux du Nil pour leur agriculture.
Depuis avril 2023, le Soudan est lui-même plongé dans une guerre civile particulièrement brutale. Les FSR, anciennement force paramilitaire d'élite, affrontent l'armée régulière pour le contrôle du pays. Or, chacune de ces parties entretient des liens avec différents acteurs en Éthiopie. Des acteurs qui, dans le conflit actuel, se retrouvent dans des camps opposés.
Un groupe en exil, une rencontre au Soudan et un camp d'entrainement en Éthiopie
D'un côté, se trouvent les autorités militaires soudanaises et le TPLF, largement défait lors de la précédente guerre du Tigré en 2000 et 2022. Après l'accord de paix de Pretroria, de nombreux combattants tigréens se sont réfugiés au Soudan.
Et lorsque la guerre civile a éclaté au Soudan, ils se sont regroupés sous le nom d'"Armée 70" explique Magnus Taylor, directeur adjoint du programme Corne de l'Afrique au sein du groupe de réflexion International Crisis Group
Cette unité a commencé à combattre aux côtés des Forces armées soudanaises dans l'est du Soudan il y a plus d'un an, voire près de deux ans. Elle a joué un rôle assez important aux côtés des Forces armées soudanaises pour repousser les FSR dans l'est du Soudan et même jusqu'à Khartoum. Et le lien a persisté. Pour le gouvernement éthiopien, le fait que le Soudan soutienne l'un des groupes d'opposition les plus puissant du pays dans une sorte d'alliance informelle, est un problème.
En mai dernier, les autorités soudanaises, actuellement installées à Port-Soudan en raison des combats, ont reçu des responsables du TPLF ainsi que d'autres opposants éthiopiens, dont certains sont proches de l'actuelle coalition rebelle.
De l'autre côté, il ya le gouvernement central éthiopien et les FSR. En février, l'agence Reuters révélait l'existence d'un camp d'entraînement secret destiné aux combattants des Forces de soutien rapide dans la région frontalière éthopienne de Benishangul-Gumuz.
Selon cette enquête, les Émirats arabes unis fourniraient instructeurs, financement et soutien logistique, ce qu'Abou Dhabi dément officiellement. Malgré ce démenti, les Émirats sont considérés comme le principal soutien des FSR - et sont par ailleurs étroitement liés à l'Éthiopie.
À ce stade, rien n'indique toutefois une implication directe de l'armée soudanaise ou des FSR dans les combats en Éthiopie.
Dans quelle mesure l'Érythrée compte-t-elle s'impliquer ?
Le rôle de l'Érythrée fait lui aussi l'objet de nombreuses spéculations, malgré l'absence de preuves tangibles. Lors de la précédente guerre civile, les troupes érythréennes avaient combattu aux côtés du gouvernement d'Abiy Ahmed contre les rebelles du Tigré. Mais depuis, les relations entre Asmara et Addis-Abeba se sont considérablement dégradées.
De nombreux observateurs soupçonnent désormais l'Erythrée de soutenir discrètement le TPLF malgré ses démentis. La méfiance envers Abiy Ahmed s'est accrue depuis que ce dernier a affiché son ambition de garantir à l'Éthiopie un accès à la mer, y compris, si nécessaire, par la force.Certains évoquent notamment le port érythréen d'Assab, sur la mer Rouge.
Pour Magnus Taylor, une implication limitée de l'Erythrée paraît plausible mais rien ne permet pour le moment de parler d'un engagement plus important.
"Je pense que les Érythréens se sont servis du TPLF et d'autres groupes d'opposition pour dissuader ce qu'ils perçoivent comme un risque d'agression éthiopienne. Que ce soit pour accéder au port ou pour d'autres raisons, le fait d'avoir une présence physique importante au Tigré, voire dans l'Afar, constituerait, je suppose, une justification pour que les Éthiopiens mènent des opérations militaires de plus grande envergure contre l'Érythrée, ce qui n'est probablement pas ce que souhaitent réellement les Érythréens. La tactique érythréenne consiste à dissuader toute action militaire, et non à la provoquer."
La Corne de l'Afrique se trouve aux portes de la région du Golfe, fragilisée ces derniers mois par la guerre impliquant l'Iran et par la reprise des attaques des rebelles houthis au Yémen. Les menaces qui pèsent sur le détroit stratégique de Bab el-Mandeb compliquent déjà la circulation maritime dans cette zone cruciale pour le commerce mondial.
"Ce sont des voies commerciales importantes, qui font l'objet de disputes et de conflits, et chacun tente simplement de tirer profit de cette situation instable. Donc ce n'est pas très étonnant de voir tant d'acteurs régionaux gagner en influence aujourd'hui. Cela s'explique aussi par le retrait relatif des puissances qui jouaient auparavant un rôle stabilisateur dans la région"
Un embrasement général menace-t-il la Corne de l'Afrique ?
Les États-Unis mais aussi les Européens, largement mobilisés par la guerre en Ukraine, accordent moins d'attention à la Corne de l'Afrique qu'auparavant. A l'inverse, des puissances régionales comme l'Arabie saoudite ou les Émirats arabes unis occupent une place de plus en plus influante. Elles sont régulièrement accusées de soutenir différentes parties aux conflits au Soudan, au Yémen et ont contribué à polariser davantge l'ensemble de la région.
Mais Magnus Taylor ne pense pas pour autant que la crise éthiopienne soit sur le point de se transformer en guerre par procuration entre les monarchies du Golfe.
Qu'il s'agisse de la péninsule Arabique, du Soudan ou de l'Érythrée, aucun élément ne montre pour l'instant que le conflit éthiopien soit en train de s'internationaliser. Mais dans une Corne de l'Afrique déjà fragilisée par de multiples crises, ce risque demeure particulièrement élevé.