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Les protégés d’Hitler et la continuité culturelle après 1945

8 mai 2026

Wieland Wagner, Herbert von Karajan ou Arno Breker : de nombreux artistes ont profité du national-socialisme. Même après la Seconde Guerre mondiale, ils ont poursuivi leur carrière.

Exposition "La liste des « élus "
Le 30 avril 1945, Adolf Hitler se suicide dans son bunker. Image : Wolfgang Kumm/dpa/picture alliance

Architectes, chefs d'orchestre, sculpteurs ou metteurs en scène : tous figuraient sur la liste secrète des " Gottbegnadeten ", protégés personnels d'Adolf Hitler. Leur destin ne s'est pourtant pas arrêté en 1945. Comment ces figures majeures de l'art nazi ont-elles réussi leur reconversion dans l'Allemagne d'après-guerre ?

Les exemples sont nombreux. Le grand architecte d'Hitler, devenu plus tard ministre de l'Armement, Albert Speer, a certes purgé vingt ans de prison en raison de son passé nazi. Mais dans les années 1970, il a rencontré un grand succès en publiant des livres sur sa vie sous le national-socialisme.

Wieland Wagner, protégé d'Adolf Hitler, s'est fait un nom dans les années 1950 comme grand rénovateur de la mise en scène aux Festivals de Bayreuth, tandis que Herbert von Karajan, qui adhéra à deux reprises au Parti national-socialiste allemand des travailleurs (NSDAP) - une fois en Autriche, une fois en Allemagne- fut célébré après la guerre comme l'un des plus grands chefs d'orchestre de tous les temps.

Sous le régime nazi (1933-1945), l'art était un outil de propagande majeur, strictement contrôlé pour célébrer l'idéologie raciale et héroïque du Troisième Reich.Image : Liselotte Orgel-Köhne/DHM

Le compositeur Richard Strauss, le chef d'orchestre Wilhelm Furtwängler, les sculpteurs Arno Breker et Willy Meller : tous ont profité du régime national-socialiste et ont pu, à quelques exceptions près, renouer presque sans interruption avec leurs succès de l'époque nazie après la fin de la guerre. Leurs noms figuraient sur la fameuse liste des " artistes divinement doués ", que Adolf Hitler fit établir en août 1944, dans la phase finale de la Seconde Guerre mondiale. Ces personnalités du monde culturel bénéficiaient d'une protection particulière et n'étaient pas envoyées au front.

Le passage à la démocratie après 1945

Toute personne ayant été proche d'Hitler devait, à partir de 1945, se soumettre à une procédure dite de dénazification, menée par les Alliés. Wilhelm Furtwängler ne fut autorisé à diriger officiellement à nouveau les Philharmoniker de Berlin qu'après deux années d'interdiction professionnelle. La directrice des Festivals de Bayreuth, Winifred Wagner, dut quant à elle abandonner ses fonctions après la guerre.

"Dans le cadre de la démocratisation, il s'agissait d'un dispositif de sécurité : les personnes devaient remplir des questionnaires très détaillés afin de déterminer qui était autorisé à rester en poste", explique l'historienne Hanne Leßau dans un entretien avec la DW. Cela concernait en particulier les fonctionnaires et les personnalités occupant des postes élevés. Les fausses déclarations dans ces questionnaires, par exemple concernant l'adhésion au NSDAP, étaient sévèrement sanctionnées, notamment par les autorités américaines.

Le cas Wieland Wagner

Wieland Wagner figurait lui aussi sur la liste des " Gottbegnadete ". Son grand-père, le compositeur Richard Wagner, avait fondé les célèbres Festivals de Bayreuth, dont la première édition eut lieu en 1876. En 1908, son fils Siegfried Wagner, puis sa belle-fille Winifred Wagner, en prirent la direction. Dès les années 1920, le couple soutenait Adolf Hitler, bien avant son arrivée au pouvoir.

"Hitler faisait quasiment partie de la famille. Wieland, le fils aîné de Siegfried et Winifred Wagner, était le prince héritier désigné, au centre de toutes les attentions, et personnellement favorisé par Hitler", explique Sven Friedrich, directeur du musée Richard Wagner à Bayreuth. Pour lui, le scénographe et metteur en scène d'opéra est un représentant typique de sa génération :

Par testament, Hitler a désigné le grand amiral Dönitz comme président du Reich, un poste qu’il cumulait avec celui de chancelier depuis la mort du maréchal Hindenburg en 1934.Image : Thomas Bruns/DHM

"Il a fait exactement ce que des millions de ses contemporains ont fait : refouler le passé. Après la guerre, il répétait toujours : " Hitler, pour moi, c'est terminé.”

On évoque souvent l'individu isolé, prétendument impuissant dans un système totalitaire, poursuit Hanne Leßau. Dans son ouvrage Histoires de dénazification, l'historienne analyse notamment les marges de manœuvre dont disposaient les individus sous la dictature.

"Les gens pouvaient se positionner pour évincer quelqu'un à leur propre avantage. Mais ils pouvaient aussi exercer de petites formes de résistance, par exemple en donnant en cachette du pain aux travailleurs forcés."

Wieland Wagner faisait partie de ceux qui ont utilisé le système nazi à leur profit. Il voulait nuire à son concurrent, le scénographe à succès Emil Preetorius.

"Pour moi, la limite est franchie lorsque des personnes accomplissent, pour leur bénéfice personnel, des actes qu'elles n'étaient absolument pas obligées de commettre. Dans le cas de Wieland Wagner, il s'agit de la dénonciation d'Emil Preetorius afin de s'en débarrasser", explique Sven Friedrich.

Malgré tout, Wieland Wagner s'en sortit avec une simple amende lors de sa procédure de dénazification et reprit, avec son frère Wolfgang, la direction des Festivals de Bayreuth après la guerre. Avec ses décors épurés et abstraits, il créa ce que l'on appelle le " Nouveau Bayreuth ".

Un nouveau départ culturel après 1945 ?

En 2021, Wolfgang Brauneis a été le commissaire de l'exposition La liste des " artistes divinement doués " du national-socialisme en République fédérale d'Allemagne. Ses recherches lui ont révélé que de nombreux acteurs renommés de la scène artistique nazie continuaient, après 1945, à travailler à plein temps comme artistes plasticiens en Allemagne de l'Ouest.

"Le nouveau monde artistique progressiste les a largement ignorés", explique Brauneis à la DW.

"Mais ces artistes ont néanmoins reçu, après 1945, une quantité incroyable de commandes publiques très bien rémunérées - pour des mairies, des écoles, des théâtres, des hôpitaux ou encore pour l'industrie." Leur passé jouait alors un rôle secondaire, d'autant que plusieurs commanditaires avaient eux-mêmes un passé national-socialiste.

Des artistes comme Hermann Kaspar ou Willy Meller ont profité des deux systèmes. Sous le régime nazi, Willy Meller réalisa la sculpture monumentale d'un porteur de flambeau pour l'Ordensburg SS de Vogelsang. En 1962, il présenta sa grande sculpture " La Pleureuse " dans le cadre d'un concours pour l'inauguration du mémorial nazi d'Oberhausen.

Avec le 8 mai 1945, le monde se trouve immédiatement confronté à de nouveaux enjeux : ceux de ce qu’on nommera bientôt la guerre froide, et ceux de la décolonisation.Image : CTW/Andreas Bestle

Comment cela a-t-il été possible ?

Les protestations contre ces artistes furent rares.
"Personne ne s'est manifesté pour intervenir dans l'historiographie ou la critique d'art", constate Wolfgang Brauneis.

Il juge particulièrement problématiques les commandes passées à d'anciens artistes nazis pour l'aménagement de lieux de mémoire consacrés aux victimes du national-socialisme, comme dans le cas de La Pleureuse de Willy Meller.

"On se tient devant le premier centre de documentation sur le national-socialisme, inauguré en 1962 à Oberhausen, et l'on dévoile une sculpture monumentale réalisée par l'un des représentants majeurs de l'art nazi. C'est incompréhensible."

Aujourd'hui, l'œuvre de Willy Meller à Oberhausen est entourée de panneaux explicatifs de grande taille, qui en contextualisent l'histoire.
"Ainsi, l'œuvre en elle-même n'occupe plus le devant de la scène", explique Brauneis, pour qui il s'agit d'un exemple positif de travail de mémoire - encore trop rare.

Comment traiter aujourd'hui les " Gottbegnadete " ?

À la suite de l'exposition consacrée à la liste des " artistes divinement doués ", le sujet a suscité une large attention. Dans la presse locale, des appels ont été lancés aux élus municipaux pour qu'ils contribuent à une meilleure information du public.

"J'ai l'impression qu'après trois ans, tout cela est retombé dans l'oubli. Beaucoup de ces sculptures restent finalement dans l'espace public sans aucun commentaire critique", déplore Wolfgang Brauneis.

"Si rien n'est fait, il faudrait vraiment envisager de retirer certaines œuvres. Sinon, ces artistes continuent d'être honorés par leur présence monumentale dans l'espace public."

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