Friedrich Merz fustige la "remigration" prônée par l'AfD
9 septembre 2026
Le ton était musclé, ce mercredi [09.09.26], au Bundestag. Trois jours après la défaite de son parti, la CDU, aux élections régionales du Land de Saxe-Anhalt, le chancelier Friedrich Merz s'est exprimé devant les députés de la chambre basse. Les discussions devaient porter initialement sur le budget, mais elles ont se sont commuées en règlement de comptes entre le chancelier et l'AfD.
Ce parti, considéré d'extrême droite, mais qui rejette cette qualification, a en effet battu la CDU à plate couture, dimanche, en Saxe-Anhalt.
Ce matin, le chancelier a attaqué de front l'AfD, en déclarant : "Le mot "remigration" n'est rien d'autre que le synonyme d'un nettoyage ethnique en fonction de l'origine et de la couleur de peau",
Une formule politiquement forte, du chancelier, qu'analyse ici Jean-Louis Georget. Il est professeur des universités à la Sorbonne Nouvelle, à Paris, spécialiste de l'ethnologie allemande et directeur du Centre d'étude et de recherche sur l'espace germanophone.
Interview de Jean-Louis Georget
DW : Le terme de "remigration" occupe une place centrale dans le discours de l'AfD, mais que recouvre aujourd'hui ce concept? Est-ce que l'on parle simplement, comme le suggère le parti, d'expulsions de personnes en situation irrégulière ou s'agit-il d'un projet plus large, comme le craignent les détracteurs de l'AfD?
Le terme de "remigration" est volontairement ambigu de la part de l'AfD. Dans son sens traditionnel, il désigne simplement le retour d'un migrant dans son pays d'origine. Mais en fait, l'AfD en a fait un véritable mot d'ordre politique.
Officiellement, le parti lui donne une définition assez prudente : il s'agirait de renvoyer les étrangers qui n'ont plus le droit de rester en Allemagne, notamment les demandeurs d'asile déboutés, les délinquants étrangers ou les réfugiés dont le pays serait redevenu sûr.
L'AfD affirme que tout cela serait réalisé dans le respect de l'État de droit, et que les citoyens allemands issus de l'immigration ne seraient pas concernés.
Mais le terme recouvre en réalité un projet plus large.
Il ne s'agit pas seulement d'exécuter les décisions d'expulsion existantes. L'objectif est d'inverser durablement les flux migratoires, de réduire fortement l'immigration, de limiter le regroupement familial, de rendre plus difficile l'accès au séjour et à la nationalité, de diminuer certaines prestations sociales et d’encourager au départ des étrangers pourtant installés légalement.
La question décisive est donc celle de la définition du peuple allemand.
La direction de l'AfD affirme défendre une conception juridique : est allemand celui qui possède la nationalité allemande. Mais une partie du parti, notamment autour de Björn Höcke et de la mouvance identitaire, défend une conception ethnoculturelle de la nation. Selon cette vision, certaines personnes peuvent être juridiquement allemandes tout en restant considérées comme étrangères par leurs origines, leur origine, leur religion ou leur culture.
C'est là que se situe la limite constitutionnelle.
L'Allemagne peut légalement expulser des étrangers sans droit de séjour après examen individuel. En revanche, elle ne peut ni distinguer ses citoyens selon leurs origines, ni retirer arbitrairement leur nationalité, ni organiser des expulsions collectives.
La force du mot "remigration" vient précisément de son imprécision. Il permet aux dirigeants de l'AfD de parler d'une simple application de la loi, tandis que les courants les plus radicaux y entendent un projet d'une Allemagne culturellement et ethniquement plus homogène.
DW : Durant son intervention ce matin devant le Bundestag, le chancelier Friedrich Merz a estimé que le concept de "remigration" était en fait un "synonyme de nettoyage ethnique en fonction de l'origine ou de la couleur de peau". Pourquoi est-ce que ce mot suscite autant de controverse en Allemagne? Et êtes-vous d'accord avec cette lecture du chancelier Merz ?
Friedrich Merz emploie une formule politiquement très forte. Au sens strict, le programme officiel de l'AfD ne prévoit pas l'expulsion de citoyens allemands issus de l'immigration. Il parle de renvoi des étrangers sans droit au séjour.
Mais Merz vise la conception plus radicale présente dans une partie de l'AfD et de la mouvance identitaire : faire partir également des étrangers légalement installés, voire considérer certains Allemands comme étrangers en raison de leurs origines.
Dans ce cas, la "remigration" se rapproche effectivement d'une logique de nettoyage ethnique.
La formule est donc juridiquement excessive si on l'applique au programme officiel, mais politiquement fondée si l'on considère l'arrière-plan ethnoculturel du concept.
DW : Pour les personnes issues de l'immigration, y compris celles qui vivent depuis longtemps en Allemagne ou qui ont même acquis la nationalité allemande, est-ce qu'il pourrait y avoir des conséquences concrètes sur leur vie si ce concept de "remigration", défendu par l'AfD, était mis en œuvre au niveau régional comme en Saxe-Anhalt, au cas où l'AfD gouverne réellement cette région, voire national, si l'AfD pouvait prendre le pouvoir au niveau fédéral ?
Concrètement, une AfD au pouvoir en Saxe-Anhalt pourrait durcir fortement l'action des préfectures et des services des étrangers : davantage de centres de de rétention et d'expulsion, un refus plus fréquent des permis de travail, le ralentissement des naturalisations et des titres de séjour, la suppression des programmes d'accueil et l’aide financière au départ.
Mais le Land ne peut ni abolir le droit d'asile, ni fermer ses frontières, ni refuser les réfugiés que l'État fédéral lui attribue. Environ deux tiers des mesures annoncées [par l’AfD] seraient hors de sa compétence ou contraires au droit allemand ou européen.
L'effet immédiat serait donc des expulsions massives ainsi qu'un climat administratif très hostile, obligeant les personnes concernées à saisir les tribunaux au cas par cas.
Cela risquerait aussi d'aggraver le manque de main d'œuvre dans les hôpitaux, l'artisanat et les entreprises, puisque l'Allemagne a recours massivement à l'immigration du fait de sa démographie déficiente.