Élections en Allemagne et opération russe "Matriochka"
4 septembre 2026
Eric Stehr ne sait pas vraiment quoi penser lorsqu’il découvre les premières fausses vidéos le concernant. Il dit avoir éprouvé des "sentiments mitigés", entre amusement et inquiétude, légèreté et impuissance. "Je ne veux pas que ce genre de choses circule sur Internet. Mais en même temps, je sais que je ne peux rien y faire", explique-t-il.
Étudiant et candidat du parti " Die Linke " aux élections régionales en Saxe-Anhalt, il espère entrer au Parlement régional grâce à sa deuxième place sur la liste lors du scrutin du 6 septembre.
Sur les réseaux sociaux, plusieurs accusations circulent à son sujet :
- Il aurait prétendument assassiné sa grand-mère pour hériter de son appartement.
- Il aurait prétendument tué un mannequin webcam par jalousie.
- Il aurait prétendument organisé des soirées sexuelles LGBTQ clandestines dans une université allemande.
- Il aurait prétendument aidé l’université Bauhaus de Weimar à accorder de meilleures notes aux étudiants originaires d’Allemagne de l’Ouest.
Ces allégations sont présentées comme ayant été relayées par de grands médias allemands tels que la FAZ, Stern TV, l’ARD ou encore Spiegel TV. Pourtant, ni les accusations ne sont vraies, ni les vidéos ne proviennent réellement de ces médias.
La police du district du Burgenland a confirmé à la Deutsche Welle (DW) qu’aucun soupçon d’homicide ni aucune enquête de cette nature ne visent Eric Stehr. De son côté, l’université Bauhaus de Weimar a également démenti l’existence d’un quelconque scandale de notation ou de prétendues soirées sexuelles sur son campus.
Plus de 180 faux messages avant les élections
Selon les enquêteurs de la cellule de fact-checking de la Deutsche Welle, ces vidéos font partie de l’opération d’influence russe baptisée Matriochka (également appelée Overload).
La DW a recensé plus de 180 publications trompeuses sur les plateformes X, Bluesky et TikTok à l’approche des élections régionales. Ces données proviennent du collectif de recherche anonyme Antibot4Navalny, créé à l’origine pour identifier les campagnes de désinformation visant l’opposant russe Alexeï Navalny, mort dans une colonie pénitentiaire en Sibérie.
Selon les documents consultés par la DW, les faux messages sont publiés depuis le 24 juin, uniquement en semaine : les auteurs de la campagne semblent faire une pause le week-end.
Nombre de ces publications visent à discréditer des candidats aux élections régionales en Saxe-Anhalt et en Mecklembourg-Poméranie-Occidentale, aux élections législatives de Berlin ainsi qu’aux élections municipales en Basse-Saxe, toutes prévues en septembre. Ces scrutins sont considérés comme un test majeur du climat politique en Allemagne et de la popularité du gouvernement fédéral récemment remanié.
Une nouvelle dimension pour l’opération Matriochka
Pour les observateurs, le fait que l’opération "Matriochka" vise désormais l’Allemagne n’est pas une surprise. En revanche, son ampleur suscite l’inquiétude.
"Cette campagne d’influence est active sur plusieurs plateformes depuis septembre 2023. Elle a déjà ciblé les élections fédérales allemandes, les élections en Moldavie, en Arménie ou encore les Jeux olympiques en France ", explique Julia Smirnova, chercheuse au sein du Centre pour le monitoring, l’analyse et la stratégie (CeMAS), un groupe de réflexion berlinois spécialisé dans l’étude des campagnes de désinformation.
Selon elle, "il est nouveau de voir des candidats spécifiques à des élections régionales ciblés directement par des campagnes d’influence russes."
D’après ses observations, tous les partis sont touchés, à l’exception de l’Alternative pour l’Allemagne (AfD), formation classée en partie à l’extrême droite, et du parti Alliance Sahra Wagenknecht (BSW).
"Avant les élections fédérales, nous avons déjà constaté que les campagnes russes cherchaient généralement à discréditer les candidats des partis démocratiques tout en soutenant l’AfD et le BSW. Ce que nous observons aujourd’hui s’inscrit dans une stratégie de long terme visant à soutenir les formations perçues comme plus favorables à la Russie et à affaiblir leurs adversaires", affirme-t-elle.
Qui se cache derrière l’opération Matriochka ?
Même s’il n’existe pas encore de preuve définitive d’une implication directe du Kremlin, plusieurs indices pointent vers la Russie.
L’un des messages diffusés en espagnol sur X utilise par exemple l’abréviation "SvDP" pour désigner le Parti libéral-démocrate allemand (FDP), reprenant la translittération russe de son nom.
Dans un rapport, l’ISD qualifie l’opération "Matriochka" de campagne "proche de la Russie" et l’associe au groupe Storm-1679.
Le projet Gnida, groupe spécialisé dans le renseignement en sources ouvertes (OSINT), a pour sa part identifié des liens techniques et opérationnels entre certaines campagnes de fausses informations et l’unité Storm-1516, réputée être liée au renseignement militaire russe (GRU).
Cette unité avait déjà été active avant les élections fédérales allemandes et a été attribuée à la Russie par l’Office fédéral allemand de protection de la Constitution (BfV) ainsi que par le Service fédéral de renseignement (BND).
Pour Julia Smirnova, il est donc "hautement probable" que l’opération en cours soit une campagne russe, probablement mise en œuvre pour le compte de l’État par des entreprises privées spécialisées dans le marketing numérique et les campagnes d’influence politique.
Comment reconnaître ces faux contenus ?
Les vidéos sont techniquement bien réalisées, mais plusieurs indices permettent d’identifier ces usurpations d’identité médiatique, appelées media spoofing :
- La vidéo apparaît-elle sur les comptes officiels du média concerné ?
- La mise en page et la typographie correspondent-elles réellement au style habituel de ce média ?
- Les images utilisées illustrent-elles réellement l’histoire racontée ?
- Le reportage présente-t-il des preuves vérifiables ?
Dans les cas analysés par DW, ces vérifications révèlent rapidement des histoires inventées, des images détournées, des logos copiés et des habillages visuels imparfaitement reproduits.
Quels récits sont diffusés ?
Les messages de la campagne actuelle se répartissent principalement en deux catégories :
1. La diffamation de responsables politiques
Dans une vidéo utilisant une voix générée par intelligence artificielle, le maire de Berlin, Kai Wegner (CDU), est accusé à tort d’avoir assassiné un joueur de tennis professionnel.
La police berlinoise a confirmé à la DW qu’aucun meurtre de ce type n’avait eu lieu récemment et qu’aucune enquête ne visait le maire.
D’autres candidats de la CDU, du SPD, des Verts, de Die Linke ou du FDP sont faussement accusés de corruption, de consommation de drogue ou impliqués dans de prétendus scandales sexuels.
2. L’opposition entre Allemands de l’Est et de l’Ouest
Une autre vidéo attribuée à tort à Eurostat affirme qu’une large majorité des Allemands de l’Ouest considérerait la réunification comme une "erreur historique".
Eurostat a démenti avoir réalisé la vidéo ou mené une telle enquête.
Les véritables sondages montrent au contraire qu’en octobre 2025, 64 % des Allemands de l’Ouest se déclaraient satisfaits de l’état de la réunification, selon l’ARD-DeutschlandTrend.
Selon Julia Smirnova, l’objectif est de dresser les habitants de l’Est contre ceux de l’Ouest en alimentant le sentiment que les premiers seraient méprisés, discriminés ou abandonnés.
Quel impact réel ?
L’opération est toujours en cours et de nouvelles publications apparaissent régulièrement.
Pour l’instant, les experts interrogés estiment toutefois que son impact demeure limité.
"Les conséquences ne sont pas significatives. On le constate notamment à travers l’amplification artificielle des contenus", explique Pablo Maristany de las Casas.
Bien que certaines publications dépassent les 100 000 vues, elles génèrent peu d’interactions réelles, peu de commentaires et peu de partages spontanés.