En Allemagne, la politique du "barrage" contre l’AfD
4 septembre 2026
En allemand, on parle plutôt de "mur coupe-feu" ("Brandmauer") que de barrage. L'image est celle d'un mur destiné à empêcher le feu de se propager d'une maison à une autre. En politique, cette métaphore désigne une démarcation stricte vis-à-vis des partis considérés comme extrémistes.
Tout comme un mur coupe-feu est destiné à protéger les bâtiments des risques d'incendie, le barrage politique, ou "mur coupe-feu", est destiné à protéger la démocratie.
La question de savoir si le parti "Alternative pour l'Allemagne" (AfD) est réellement antidémocratique n'a pas encore été tranchée par la justice. Les services de protection de la Constitution ont certes classé certaines sections régionales de l'AfD comme mouvement "extrémiste de droite confirmé", mais il reviendrait à la Cour constitutionnelle fédérale de déterminer, dans le cadre d'une procédure d'interdiction, si ce parti est contraire à la Constitution allemande.
La question d'une demande d'interdiction de l'AfD fait régulièrement l'objet de débats, mais aucune n'a encore été déposée.
Le chancelier Friedrich Merz en a désormais assez du terme "mur coupe-feu"
Il est difficile d'attribuer la paternité du concept de "mur coupe-feu politique" sans ambiguïté à un auteur unique.
Il doit toutefois en grande partie sa large diffusion à Friedrich Merz, l'actuel chancelier.
Lorsqu'il a pris ses fonctions de président de la CDU (droite chrétienne-conservatrice), fin 2021, Friedrich Merz a déclaré au magazine Der Spiegel : "Avec moi, il y aura un mur de protection contre l'AfD". Désormais chancelier fédéral, Friedrich Merz évite d'utiliser ce mot et se montre de plus en plus agacé lorsqu'on l'interroge à ce sujet.
Il s'en tient toutefois au sens littéral de l'idée : la CDU se démarque clairement de l'AfD, mais aussi du Parti de gauche (Die Linke).
Lors de son congrès de 2018, la CDU a en effet adopté une "résolution d'incompatibilité" : "Les coalitions et autres formes de coopération" avec l'AfD et le Parti de gauche y sont rejetées.
Cela ne concerne pas seulement les accords de parti à parti et les coalitions avec l'AfD. Il est arrivé que la CDU forme délibérément ses propres majorités sans le soutien de l'AfD, et les élus de la CDU refusaient d'être élus à des fonctions politiques grâce aux voix de l'AfD.
La position des autres partis
Le parti libéral FDP a pris une décision similaire.
Le SPD et les Verts agissent exactement de la même manière avec l'AfD, mais sans le sceller par une décision officielle.
Il en va autrement pour Sahra Wagenknecht, fondatrice du parti BSW (gauche souverainiste). Elle s'oppose catégoriquement à toute exclusion de l'AfD et ouvrirait même la voie à un gouvernement dirigé par l'AfD en Saxe-Anhalt, où des élections auront lieu ce 6 septembre et où l'AfD profite de plus de 40% des intentions de vote dans les sondages.
Il n'y a pas de "barrage" dans les communes
Même les responsables politiques des partis qui défendent en principe le "mur coupe-feu" ne respectent pas toujours le principe d'exclusion de l'AfD.
Voici les deux exemples les plus connus :
En 2020, Thomas Kemmerich, membre du FDP, a été élu ministre-président du Land de Thuringe grâce aux voix de l'AfD. Angela Merkel, alors chancelière fédérale de la CDU, s'en est inquiétée et a exigé, lors d'un déplacement à l'étranger, que le résultat de l'élection soit "annulé". Thomas Kemmerich a démissionné quelques jours plus tard.
En janvier 2025, une motion de la CDU visant à refouler les demandeurs d'asile a été adoptée au Bundestag, notamment grâce aux voix de l'AfD. À l'époque, peu avant des élections fédérales, Friedrich Merz était chef de l'opposition. On lui reproche encore aujourd'hui d'avoir enfreint la politique de "mur coupe-feu" à cette occasion.
A l'échelle de la politique communale, le mur coupe-feu est de toute façon très perméable.
Au sein des conseils municipaux et communaux, on observe régulièrement des cas où des élus d'autres partis votent aux côtés de l'AfD. On avance alors souvent comme argument que, par exemple, la construction d'une crèche n'est pas une mauvaise chose simplement parce que l'AfD y est également favorable.
Malgré tout, les détracteurs mettent régulièrement en garde contre un processus insidieux d'accoutumance : l'AfD deviendrait ainsi acceptable aux yeux du grand public, et la politique locale finirait par déboucher sur la politique régionale, voire fédérale.
Peut-on ignorer 40% des électeurs ?
Les avis divergent quant à l'utilité du barrage anti-AfD. Les partis du centre de l'échiquier politique, que sont la CDU, le SPD et les Verts, y voient un moyen d'assurer l'hygiène politique et démocratique.
L'AfD elle-même leur reproche de vouloir ainsi affaiblir une rivale politique en la "diabolisant".
Quoiqu'il en soit, cette politique de cloisonnement ne semble pas nuire à l'AfD. Au contraire : ses résultats dans les sondages continuent de grimper, malgré – ou peut-être même grâce à – ce rempart.
Face à une AfD très forte, comme c'est le cas presque partout dans l'est de l'Allemagne, tous les autres partis représentés au sein des parlements régionaux doivent souvent s'unir pour empêcher la formation d'un gouvernement régional dirigé par l'AfD.
Cela se fait au détriment de la crédibilité de partis aux positions idéologiques très éloignées les unes des autres qui se voient contraints de travailler main dans la main.
Dans l'est du pays, par exemple, le Parti de gauche, qui a succédé au SED, l'ancien parti d'État de la RDA, fait ouvertement des avances à la CDU, le parti conservateur. Comme déjà mentionné, la CDU rejette officiellement toute coalition avec le Parti de gauche, tout comme avec l'AfD. Cependant, dans plusieurs Länder, il devient de plus en plus difficile d'empêcher la formation d'un gouvernement dirigé par l'AfD sans une telle coopération.
Les politologues soulignent par ailleurs l'existence d'un déficit démocratique si la volonté politique des électeurs de l'AfD est ignorée sur le long terme.
La fondatrice du BSW, Sahra Wagenknecht, issue de la gauche, a, elle, aussi récemment déclaré à propos de la Saxe-Anhalt : "Il est tout simplement totalement antidémocratique d'exclure durablement un parti qui recueille environ 40 % des voix."
"Le barrage a cédé"
Certains membres de la CDU aimeraient bien démolir le rempart contre l'AfD. Certains responsables politiques de la CDU dans l'Est remettent en question son utilité.
Le groupe de pression interne au parti "Union des petites et moyennes entreprises et de l'économie du Brandebourg" a récemment demandé "de militer au niveau fédéral en faveur de l'abrogation ou d'une révision en profondeur de la décision de la CDU concernant l'incompatibilité avec l'AfD". À la suite des vives critiques formulées par les instances fédérales de la CDU, ce groupement a retiré sa proposition.
Michael Kretschmer, ministre-président de la CDU de Saxe, qui dirige un gouvernement minoritaire à Dresde, a récemment déclaré, dans le journal économique Handelsblatt, que "ceux qui parlent encore de murs coupe-feu n'ont pas su reconnaître l'air du temps", ajoutant : "Nous devons parler à tous ceux qui veulent dialoguer." Il maintient néanmoins sa distanciation idéologique vis-à-vis de l'AfD.
Le bureau fédéral de la CDU préfèrerait mettre un terme à ce genre de débats.
Thorsten Frei, nouveau président du groupe parlementaire CDU/CSU au Bundestag, ne compte pas tolérer les divergences de certaines sections régionales : "L'interdiction de toute coopération avec l'AfD est une décision de principe au sein de la CDU", rappelle-t-il. "On ne peut pas donner une réponse différente selon les Länder", a-t-il déclaré aux médias du Funke Mediengruppe.
Le chancelier, lui aussi, campe sur ses positions. Malgré la pression énorme et la situation politique difficile dans les Länder d'Allemagne de l'Est, il maintient sa décision d'incompatibilité tant avec l'AfD qu'avec le Parti de gauche.
La question de savoir comment, à l'avenir, des majorités gouvernementales pourront se former contre l'AfD, reste en suspens.