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Burkina /Côte d’Ivoire : analyse des accusations de complot

8 janvier 2026

Les autorités burkinabè accusent ouvertement l’ancien président de transition Paul‑Henri Sandaogo Damiba d’être au cœur d’un projet de déstabilisation de l’État, financé en partie depuis la Côte d'Ivoire.

2025 | Ibrahim Traoré lors d'une visite à Moscou (illustration)
Ibrahim Traoré s'en prend régulièrement à la Côte d'Ivoire depuis la mi-2024Image : Mikhail Metzel/AFP

Les autorités du Burkina Faso accusent ouvertement l’ancien président de transition Paul‑Henri Sandaogo Damiba d’être au cœur d’un projet de déstabilisation de l’État, financé en partie par la Côte d'Ivoire.

Ces accusations, formulées par le ministre burkinabè de la Sécurité, Mahamadou Sanaba, relancent les tensions diplomatiques avec la Côte d’Ivoire et interrogent sur l’équilibre sécuritaire régional en Afrique de l’Ouest.

Paul-Henri Sandaogo Damiba a été renversé en 2022 par Ibrahim TraoréImage : facebook.com/phsda

Le ministre burkinabè de la Sécurité désigne Paul‑Henri Sandaogo Damiba

Les accusations formulées par Mahamadou Sanaba lors de son allocution télévisée sont sans équivoque :

"Nous allons citer seulement l'acteur principal. Il s'agit de l'ex-lieutenant-colonel Paul-Henri Sandaogo Damiba.

Il a eu pour mission de concevoir et de planifier les actions, de rechercher et de mobiliser les fonds, de recruter des populations civiles et des militaires. Les militaires avaient pour mission de coopter d'autres militaires, de mettre en place des groupes d'action avec des missions bien déterminées, et les civils devraient mobiliser des populations pour pouvoir soutenir l'action militaire.

Ce qui est important aussi d'apporter comme éléments d'information auprès des populations, c'est les sources de financement. Il sied de souligner qu'une bonne partie du financement provient de la Côte d'Ivoire, dont la dernière opération s'élève à 70 millions."

Selon le ministre, plusieurs "acteurs clefs" du complot — civils et militaires — ont déjà été arrêtés. Ils auraient reconnu leur implication. D’autres interpellations seraient à venir. Mahamadou Sanaba appelle par ailleurs les populations à la vigilance afin de ne pas être associées à des tentatives de déstabilisation de l’État, sous peine de lourdes sanctions.

Une vidéo d’aveux diffusée à la télévision 

La télévision burkinabè a diffusé mardi soir une vidéo présentée comme les aveux d’un intermédiaire, un commerçant nommé Madi Sakandé. L’homme affirme, face caméra, s’être rendu à Abidjan pour récupérer 70 millions de francs CFA, qu’il aurait ensuite remis dans des cartons à des personnes non identifiées, présentées comme étant en lien avec Paul‑Henri Sandaogo Damiba.

Pas de preuves matérielles officielles

Hormis ces déclarations et cette vidéo, aucune preuve matérielle n’a été rendue publique pour étayer la thèse d’un complot déjoué. Aucun document officiel ne montre une planification structurée de la déstabilisation ni des transferts financiers avérés en provenance de la Côte d’Ivoire.

Pour Ibrahima Kane, juriste sénégalais spécialiste des questions sahéliennes et de la Cédéao, ces éléments sont insuffisants : "Il n’y a pas de preuve !, dit-il. Et quand il n'y a pas de preuve, on est obligé de s'accrocher à des arguties comme cette vidéo dont vous parlez."

Ibrahima Kane poursuit : "Le scénario qu'ils ont mis en place était un scénario tellement connu qu'ils étaient dans l'obligation d'aller trouver d'autres argumentaires. […].Je veux juste vous donner un exemple pour vous montrer à quel point la Côte d'Ivoire est capable quand même de mener des actions de plus grande envergure : lorsque le Mali a été confronté à un problème de carburant, c'est les services spéciaux ivoiriens qui ont transporté le carburant d'Abidjan jusqu'à Bamako. Si un pays dispose d'une telle armée, il n'a pas besoin de petits commerçants perdus dans le marché de Ouagadougou pour organiser une déstabilisation du régime [burkinabè]."

Faure Gnassingbe est parvenu à ne pas se brouiller avec les dirigeants de l'AESImage : Zuma/IMAGO

Pas de reproches au Togo

Sur les réseaux sociaux, des partisans des autorités militaires burkinabè ont diffusé un enregistrement audio qui n'a pas pu être authentifié mais est présenté comme un échange entre un capitaine burkinabè et Paul‑Henri Sandaogo Damiba, actuellement en exil au Togo.

Malgré cela, aucune accusation officielle n’est formulée contre Lomé. Une posture qui s’explique, selon Paul Melly, journaliste et chercheur associé au programme Afrique de Chatham House.

"Le Togo serait perçu comme pas un allié, mais certainement très sympathisant des régimes au Burkina et au Mali et au Nigeranalyse le chercheur. "Le président Faure Gnassingbé a pris soin de cultiver de bonnes relations avec ces trois régimes sahéliens, même au moment où d'autres gouvernements de la Cédéao, d'autres gouvernements de l'Afrique de l'Ouest côtière, avaient de mauvaises relations et étaient en conflit diplomatique, si l'on peut dire, avec les régimes militaires du Sahel, parce qu'ils avaient, avec leurs coups d'État, agi de façon contre les règles de gouvernance du bloc de la Cédéao."

Les relations sont tendues entre la Cédéao et l'AES mais l'institution sous-régionale n'a pas imposé de restrictions de circulation dans la zone aux ressortissants des trois pays de l'Alliance des Etats du SahelImage : Kola Sulaimon/AFP

Paul Melly souligne en parallèle le contraste avec la Côte d’Ivoire, dont le président Alassane Ouattara incarne, selon lui, une "classe politique traditionnelle" de la Cédéao, opposée aux coups d’État et proche des partenaires occidentaux.

"Mais les trois pays sahéliens ont quitté la Cédéao au mois de janvier 2025, continue le chercheur, et la situation paraissait se calmer un peu parce que, une fois ces trois Etats en dehors du bloc, il n'était plus du ressort de la Cédéao d'essayer d'appliquer ces règles de gouvernance contre les coups d'Etat.

On avait l'impression qu'une certaine négociation entre certains pays de la Cédéao et les trois pays sahéliens était en train de se développer. Et même la Côte d'Ivoire avait envoyé son ministre de l'intégration ouest-africaine à Ouagadougou début décembre et il a été bien reçu. Les conversations ont été du moins polies et assez décontractées. Donc on pensait peut être que s'entamait un début de réchauffement de la relation entre Abidjan et Ouaga."

2025: dégradation des relations entre Ouagadougou et Abidjan

Cette accalmie n’a toutefois pas duré.

Fin avril 2025, le ministre burkinabè de la Sécurité affirme que les services de renseignement ont déjoué un projet d’assaut contre la présidence impliquant des officiers burkinabè déserteurs, comme le commandant Joanny Compaoré ou le lieutenant Abdramane Barry. Le Burkina Faso soutient que ce complot aurait été orchestré depuis la Côte d’Ivoire, ce que les autorités ivoiriennes démentent.

Le gouvernement d'Alassane Ouattara dément toutes les allégations de déstabilisation formulées par les autorités burkinabèImage : Aurelien Morissard/IP3press/IMAGO

Le climat s’est encore tendu avec la mort de l’activiste burkinabè Alino Faso (Alain Christophe Traoré) dans une prison d’Abidjan en juillet 2025. Le Burkina Faso rejette la thèse du suicide avancée par la Côte d’Ivoire et a ouvert une information judiciaire.

Des incidents ont également été signalés à plusieurs reprises à la frontière entre les deux pays. Fin août 2025, Ouagadougou annonce l’interpellation de six fonctionnaires ivoiriens soupçonnés d’espionnage.

Abidjan, de son côté, redoute des incursions djihadistes et évoque des dispositifs de prévention, que le Burkina Faso qualifie de "pactes de non‑agression" avec des groupes armés — une accusation réfutée par la Côte d’Ivoire.

L’ombre de la France et de ses bases militaires 

Pour Ibrahima Kane, ces accusations ne visent pas uniquement la Côte d’Ivoire, mais s’inscrivent dans un cadre géopolitique plus large.

"Il y a aussi le fait que la Côte d'Ivoire abrite des bases militaires françaises. La France a toujours été considérée comme l'ennemi principal du régime de Ibrahim Traoré. Les forces spéciales françaises ont cette capacité, et elles l'ont prouvé récemment au Bénin, d'aller sauver un régime qui était presque sur le point de tomber. Donc ils ont cette possibilité d'action qui fait certainement peur à Ibrahim Traoré, surtout dans le contexte qui est le sien à l'heure actuelle : un pays où le gouvernement ne contrôle pas une grande partie du territoire", estime-t-il

Prudence diplomatique et équilibres régionaux

Malgré la virulence des accusations diffusées publiquement, les autorités burkinabè évitent de viser directement le président ivoirien.

Paul Melly voit dans cette posture une forme de calcul politique et diplomatique, dictée par le poids stratégique d’Alassane Ouattara dans l’architecture institutionnelle ouest‑africaine.

"Tout le monde sait que Alassane Ouattara, c'est une personne de grande influence à l'intérieur de la Cédéao. C'est une voix qui porte et il est surtout très influent et sur les dossiers politiques et sécuritaires - n'oublions pas que son frère est ministre de la Défense de la Côte d'Ivoire - mais aussi sur les dossiers économiques", note Paul Melly.

Les Etats de l'AES sont toujours dans le système FCFAImage : Seyllou/AFP

Le chercheur continue en rappelant que "les trois pays de l'AES restent dans la zone du franc CFA, l'UEMOA, ce bloc de huit pays ouest-africains qui utilisent le franc CFA et toutes ces institutions qui sont liées au franc CFA : en Afrique de l'Ouest, par exemple, le marché monétaire régional, bien sûr, la Banque centrale, la Bourse électronique régionale, la Commission bancaire, etc."

Or, analyse-t-il, "pour toutes ces questions de réforme du système du franc CFA, Ouattara reste une personnalité de poids. Donc il est perçu comme peut être le pilote probable de toute future réforme." Il en conclut que "pour le Burkina, il y a de solides raisons pour ne pas avoir une relation trop dégradée avec la Côte d'Ivoire et c'est intéressant que le gouvernement burkinabè, bien qu'ils aient parlé de financement qui vient de Côte d'Ivoire, le gouvernement burkinabé n'a pas dit spécifiquement que cet argent viendrait de l'Etat ivoirien.

Ce qui est intéressant, c'est que le régime à Ouaga a évité d'accuser Ouattara et son gouvernement d'être directement impliqués dans cette affaire parce qu’il reste un homme d'Etat et son gouvernement est très, très important pour les affaires régionales. Toute éventuelle décrispation de la situation en Afrique de l'Ouest et des relations entre l'Est et la Cédéao devraient avoir en quelque sorte, l'aval de la Côte d'Ivoire et d'Alassane Ouattara."

Cette prudence illustre la complexité des relations régionales, alors que les pays de l’Alliance des États du Sahel (AES) restent intégrés à des mécanismes économiques régionaux clés, notamment l’UEMOA et le système du franc CFA.

Défiance envers la Côte d’Ivoire et politique interne

Entretenir une défiance vis‑à‑vis de la Côte d’Ivoire sert également une fonction de propagande interne pour les régimes de l’AES. D’une part, cela permet de resserrer les rangs derrière les autorités militaires, malgré les attentes déçues d’une partie de la population, en matière de sécuritéou de lutte contre l'inflation notamment.

D’autre part, cette rhétorique rappelle aux voix critiques que toute dissidence peut être sanctionnée.

Cependant, selon Ibrahima Kane, ces discours souverainistes, largement relayés sur les réseaux sociaux, ont peu d’impact sur les relations sociales et humaines qui unissent les populations de la région depuis des générations.

Burkinabè réfugiés au Ghana : survivre face au terrorisme

04:12

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Les relations entre les peuples résistent aux tensions politiques

Ibrahima Kane se souvient ainsi que, lorsqu'il était enfant, "Sékou Touré avait beaucoup, beaucoup, beaucoup de choses à reprocher au président Senghor. Il passait tout son temps à la radio à insulter Senghor et autres, alors que les Guinéens, eux, le seul pays où ils cherchaient à se réfugier lorsqu'ils quittaient la Guinée, c'était pour aller au Sénégal et les Sénégalais les accueillaient à bras ouverts."

Il veut donc croire que les dissensions entre dirigeants n'auront pas de véritable impact sur les populations de la région : "Et cela est vraiment un très bon signe, à mon avis, parce que ça montre que les liens que les populations ont tissés depuis des millénaires sont des liens qui peuvent survivre aux aléas de la politique […]. )) Et ça, c'est vraiment un élément important. Ça montre que, une fois cette crise dépassée, ce sera très facile pour les Etats de se retrouver encore au sein d'une Cédéao rénovée pour continuer le rêve d'une région unie, le rêve d'une Afrique qui sera une et d'une Afrique vraiment intégrée, qui pourra vraiment mener à bien le projet de développement économique et social de la région."

Pour Ibrahima Kane, les liens sociaux régionaux qui perdurent constituent un facteur d’espoir. Il suggère que les tensions politiques actuelles pourraient être surmontées à terme, ouvrant la voie à une réinvention de la coopération régionale en Afrique de l’Ouest.

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