Les Etats-Unis et les tentatives de changement de régime
4 mars 2026
Aucun pays n'a davantage d'expérience dans les opérations de changement de régime ("regime change”, en anglais) que les États-Unis. Pendant la guerre froide (1947-1989), les États-Unis ont tenté à 72 reprises de remodeler l'équilibre des pouvoirs à l'étranger en leur faveur, selon une étude. Il s'agissait principalement (dans 64 cas) d'opérations menées par les services secrets, avec un taux de réussite d'environ 40 %.
En 1953, par exemple, la CIA américaine, avec le MI6 britannique, avait réussi à renverser le Premier ministre iranien de l'époque, Mohammed Mossadegh. En conséquence, cependant, le Shah Mohammed Reza Pahlavi finit par être perçu comme une "marionnette” et fut renversé lors de la Révolution islamique de 1979. Le régime théocratique et de plus en plus répressif établi à cette époque est aujourd'hui au cœur des frappes aériennes.
Même une opération de changement de régime réussie à court terme peut donc entraîner des problèmes à long terme. Voici un aperçu de certaines opérations secrètes ou ouvertes de changement de régime impliquant les États-Unis.
Libye (2011)
Alors que le mouvement du Printemps arabe nourrit l'espoir de bouleversements dans toute l'Afrique du Nord au printemps 2011, la résistance au dictateur Mouammar Kadhafi grandit en Libye. Les États-Unis, sous la présidence de Barack Obama, prennent très tôt le parti des opposants au régime incarné par le Conseil national de transition. Les États-Unis, la France et le Royaume-Uni mènent alors des frappes aériennes, bientôt sous l'égide de l'opération Unified Protector de l'Otan. En octobre, un drone américain et un avion de chasse français attaquent le convoi de Mouammar Kadhafi avant qu'il ne soit tué par des combattants fidèles au Conseil de transition.
Près de 15 ans plus tard, la Libye est toujours politiquement déchirée et marquée par une instabilité chronique.
Irak (2003)
Le 1er mai 2003, quelques semaines après la chute du dictateur Saddam Hussein, les États-Unis présidés par George W. Bush proclament la supposée fin de la guerre en Irak. "Mission accomplie” pouvait-on lire en lettres géantes sur une bannière accrochée au porte-avions USS Abraham Lincoln sur lequel le président prononçait son discours de victoire.
"La transition de la dictature à la démocratie prendra du temps, mais elle vaut tous les efforts”, déclare alors George W. Bush. "Notre coalition restera jusqu'à ce que notre travail soit terminé. Alors nous partirons et laisserons derrière nous un Irak libre.”
Mais durant la période d'occupation qui va suivre, la paix et la stabilité s'avèreront être des vœux pieux : les institutions étatiques sont affaiblies, et l'Iran voisin soutient des milices chiites combattant des unités sunnites. Dans ce vide politique, le groupe terroriste Etat islamique devient acteur puissant, déstabilisant encore davantage l'Irak, mais aussi la Syrie et toute la région.
Selon l'historien américain Joseph Stieb, les Américains "croyaient que des régimes comme ceux en Irak seraient relativement faciles à remplacer après leur chute”.
Afghanistan (2001)
Une autre guerre visant un changement de régime est associée à George W. Bush : seulement quatre semaines après les attentats terroristes du 11 septembre 2001, l'armée américaine lance l'opération "Enduring Freedom” (Liberté immuable) en Afghanistan. Le régime taliban de l'époque et rapidement renversé, mais là aussi, le nouveau gouvernement soutenu par les États-Unis ne parvient à se maintenir que temporairement.
La coalition internationale, à laquelle l'Allemagne participe, réduit ses effectifs sur place en 2014. Les talibans regagnent progressivement du terrain, menant des attaques et affaiblissant le gouvernement d'unité nationale. Pendant la dernière année de son premier mandat, Donald Trump accepte de retirer les derniers soldats américains. Immédiatement après leur retrait qui s'effectuera sous son successeur Joe Biden en 2021, les talibans reprennent le contrôle total du pays, revenu depuis au système politique prévalant avant l'invasion américaine.
Panama (1989)
Dans les années 1980, le Panama est gouverné par le dictateur Manuel Noriega. La CIA le finance pendant des années avant qu'il ne devienne un fardeau pour la présidence de Ronald Reagan, embourbé dans l'affaire Iran-Contra, dans laquelle la Maison Blanche est accusée d'avoir vendu des armes à l'Iran, un pays ennemi.
Sous son règne, le Panama est une plaque tournante pour les trafiquants de drogue. Aussi, les États-Unis craignent d'être relégués au rang de spectateur dans l'expansion prévue du canal de Panama.
En mai 1989, l'opposant Guillermo Endara remporte l'élection présidentielle. Sa victoire est contestée par Manuel Noriega.
Le président américain George H. W. Bush ordonne l'invasion militaire "Just Cause” pour renverser Manuel Noriega en décembre. Le 20 décembre 1989, Guillermo Endara prend ses fonctions de président.
Deux semaines plus tard, Manuel Noriega se rend. Il purgera diverses peines de prison aux États-Unis, en France et au Panama, avant de décéder en 2017. Le coût de l'opération militaire sera évaluée à 331 millions de dollars.
Grenade (1983)
À partir de 1979, l'État caribéen de la Grenade se tourne politiquement de plus en plus ouvertement vers l'Union soviétique. Le Premier ministre Maurice Bishop est évincé du pouvoir et assassiné par des unités militaires. Dans ce contexte, le président américain Ronald Reagan, soutenu par plusieurs États caribéens, lance une invasion, malgré la forte résistance du gouvernement britannique, qui considérait ce pays membre du Commonwealth comme faisant partie exclusivement de sa sphère d'influence. Après le retrait des troupes américaines, la reine Elizabeth II nomme un gouvernement de transition.
République dominicaine (1965)
Après plusieurs coups d'État, la République dominicaine menace de sombrer dans une guerre civile en 1965. Le président américain Lyndon B. Johnson lance une invasion dont la priorité officielle est de protéger les citoyens américains – mais officieusement, il s'agit aussi d'empêcher un "second Cuba”, c'est-à-dire un État socialiste proche des Etats-Unis en pleine guerre froide. Avec jusqu'à 44 400 soldats, les États-Unis veilleront à l'avènement d'un gouvernement pro-américain.
Le cas particulier du Venezuela
La dernière tentative de changement de régime en date est si récente qu'une évaluation finale n'est pas encore possible : début janvier 2026, le président américain Trump fait enlever le président du Venezuela Nicolas Maduro. Il doit être jugé à New York pour "narco-terrorisme”. La vice-présidente Delcy Rodriguez est investie cheffe de l'Etat par intérim. Donald Trump entend toutefois "dicter" les décisions du Venezuela afin d'accéder aux immenses réserves pétrolières du pays
La lauréate du prix Nobel de la paix 2025, Maria Corina Machado, proche de Donald Trump, a récemment annoncé son souhait de retourner au Venezuela et de mener le pays vers la démocratie. Deux mois après l'intervention des États-Unis, il n'est pas encore clair dans quelle direction le pays va évoluer.