Comment la jeunesse africaine veut sauver la démocratie
8 juin 2026
"Nous ne sommes pas seulement l'avenir, nous sommes le présent", dit Clinton, un jeune homme croisé dans une rue de Lusaka, la capitale de la Zambie. "Mais est-ce qu'ils nous entendent ?", se demande-t-il.
"Il n'y a plus de Cameroun", estime de son côté Jean David Blod depuis Douala. Il fait partie du mouvement "The Okwellians" qui s'engage pour une refonte du Cameroun. "Nous devons reconstruire tout, tout."
Mbayo Akiri est, elle, étudiante à Dar-e-Salam, en Tanzanie et elle explique : "Si tu veux candidater pour un poste, c'est super. Sauf qu'il y a certains systèmes qui font en sorte que certains types de personnes ne puissent pas aller au-delà d'un certain point."
Trois villes, trois jeunes qui représentent une tendance perceptible dans toutes les coins du continent. Elle est incarnée par une génération motivée et qui ne manque pas d'idées. Une génération qui veut participer aux décisions et amener des changements mais qui se heurte aux frontières d'un système maintenu par une petite élite souvent vieillissante et avide de garder son pouvoir. Les possibilités d'échappatoire semblent minces mais elles existent.
Le vote ne marche pas
L'Afrique est un continent jeune. Selon la plateforme de données worldometers.info, l'âge médian actuel est de 19,5 ans, autrement dit, un peu plus de la moitié de la population africaine a moins de vingt ans. En 2023, sur environ 1,5 milliard d'Africains, plus de 870 millions avaient moins de 25 ans, tandis que seuls 53 millions avaient 65 ans ou plus.
Quel est le rapport qu'entretiennent ces jeunes générations vis-à-vis de la démocratie ? La question a fait l'objet d'une étude à grande échelle menée par Christine Hackenesch et Godfred Bonnah Nkansah pour le compte du projet interdisciplinaire "Les grandes tendances en Afrique", financé par des fonds fédéraux allemands. En analysant les données d'enquêtes menées sur plusieurs années par la plateforme Afrobaromètre, les chercheurs ont pu dégager une tendance claire : les jeunes Africains se rendent de moins en moins souvent aux urnes.
"Les jeunes gens sont déçus par leurs gouvernements", explique Godfred Bonnah Nkansah à la Deutsche Welle. "Ils ont le sentiment qu'il n'y a pas grand-chose qui change, peu importe qu'ils aillent voter ou pas." Et il ajoute : "Aux yeux des jeunes, la crédibilité des élections et la fraude électorale constituent un problème majeur. Il y a des partis politiques qui contournent tout simplement la Constitution pour rester au pouvoir."
Pour autant, cela ne démotive pas les jeunes, poursuit le chercheur du Centre international Kofi Annan de formation au maintien de la paix, situé au Ghana. "Les données montrent que les jeunes cherchent de plus en plus à emprunter des voix alternatives pour exercer une influence politique, par exemple via les manifestations." Celles-ci ont lieu dans les rues des grandes villes africaines mais aussi dans l'espace virtuel où les gens s'organisent sur les réseaux sociaux.
Kyle Findlay a abordé ce sujet sous un angle différent. En tant que cofondateur de la société de conseil en numérique, Murmur Intelligence, ce Sud-Africain analyse les activités sur les réseaux sociaux, notamment dans le cadre des élections.
Son constat : "Les jeunes gens ne tablent plus autant sur la démocratie qu'autrefois. Bien-sûr, il y a des différences d'un pays à l'autre, mais le sentiment général est que la démocratie n'a pas toujours donné tous les résultats escomptés en Afrique." Ainsi, si les démocraties actuelles ne parviennent pas à améliorer les conditions de vie des gens, si elles répriment la liberté d'expression, le sentiment de frustration s'amplifie et le désir de changement tout autant.
Le souhait de changement et la fuite vers le numérique
C'est le cas par exemple en Tanzanie. Lorsque le gouvernement de la présidente Samia Suluhu Hassan s'est montré de plus en plus dur vis-à-vis de toute tentative d'ouverture sociale, de nombreuses personnes sont descendues dans la rue. Pour l'étudiante Mbayo Akiri, c'est l'illustration d'une rupture claire dans la culture tanzanienne : "Nous avons été éduqués avec cette idée de ne pas remettre en cause l'autorité. Lorsqu'une personne qui incarne l'autorité parle, tu l'écoutes." Mais les choses ont changé affirme-t-elle : "Nous ne sommes pas connus pour nos manifestations. Nos voisins oui. Mais pas nous."
Mbayo Akiri se réjouit de cette évolution même si elle la craint aussi. Elle n'ose pas encore descendre dans la rue pour manifester par exemple : "Il y a des oreilles partout. Et on ne sait jamais qui sera le prochain." Et la jeune fille s'empresse d'ajouter : "Ce n'est pas un critique. C'est simplement ainsi que fonctionne le gouvernement", dit-elle. "Mais je pense que nos vies pourraient être meilleures".
La répression menée par le gouvernement tanzanien a laissé des traces : manifester physiquement étant devenu pratiquement impossible, la résistance s'est déplacée sur internet.
Selon Godfred Bonnah Nkansah, l'espace virtuel offre une multitude de possibilités lorsqu'il s'agit de diffuser des informations politiques ou de mobiliser les gens. "Les réseaux sociaux semblent être un bon moyen de donner du poids à des causes communes. Par exemple, si je parle du chômage, une autre personne peut rebondir et cela déclenche rapidement une vague de réactions sur X par exemple."
Création de réseaux
Si beaucoup d'internautes en Tanzanie s'expriment sous anonymat, des personnalités issues de la diaspora, comme le musicien Wakazi, s'appuient au contraire sur leur célébrité pour pointer du doigt les dysfonctionnements de la société : corruption, restriction des libertés civiles, disparition des voix critiques. Et ils peuvent aussi parfois compter sur la solidarité de militants issus d'autres pays de la sous-région.
Un coup d'oeil dans l'histoire récente du continent montre le potentiel de cette interconnexion - mais aussi ses limites. La première fois que ce phénomène s'est manifesté, c'était durant le printemps arabe qui a démarré en 2011 et qui est également connu sous le nom de "révolution Facebook", explique le sociologue Joschka Philipps, basé à Bayreuth. Depuis, le modèle n'a cessé de se reproduire - par exemple lorsqu'en 2015, des activistes congolais se sont inspirés des manifesations au Sénégal et au Burkina Faso.
"Il existe de nouvelles ressources ou de nouveaux répertoires à partir desquels les mouvements jeunes peuvent travailler", explique Joschka Philipps à la DW. "Le problème c'est qu'on arrive toujours à un moment où ces mouvements deviennent vulnérables. Les Etats et les gouvernements ont appris à identifier les contestataires, y compris sur les réseaux sociaux, ce qui leur permet, ensuite, de les réduire au silence."
Une observation qui va dans le sens des analyses de Murmur Intelligence. Exemple avec l'Ouganda où un musicien populaire s'est depuis longtemps ipmosé comme chef de file de l'opposition. "Pendant dix ans, Bobi Wine s'est battu comme un lion. Mais avec les dernières élections, on a vu que le président Yoweri Museveni et son camp ont repris à leur compte toutes les méthodes de ce jeune mouvement qui a fait des technologies son fer de lance", estime Kyle Findlay.
Approfondir la complexité avec patience
Est-ce à dire que les mouvements démocratiques sont voués à l'échec ? Pas forcément, pense Joschka Philipps qui en appelle à la patience. "Le fait que ces Etats aient des origines coloniales reste, aujourd'hui encore, d'une grande importance. La manière dont la démocratie a été prétendument encouragée par les pays du Nord constituait, en soi, une construction antidémocratique." C'est ainsi que se sont développés des systèmes qui ne servent que les intérêts d'une élite, oubliant le reste de la population.
Le sociologue va même plus loin puisqu'il considère que les jeunes qui adhèrent aujourd'hui à des chefs militaires comme Ibrahim Traoré au Burkina Faso et à leur rhétorique anti-occidentale sont, paradoxalement, un signe d'autonomisation démocratique.
Au cœur de ces dynamiques complexes, les jeunes Africains cherchent donc de nouveaux chemins et font preuve de patience. "La démocratie numérique ne permet peut-être pas des transformations dans la vie réelle", dit l'étudiante Mbayo Akiri à Dar-es-Salam. "Mais au fond de nous, nous changeons. Et si l'occasion se présente, nous agirons peut-être différemment."
Un discours que l'on retrouve aussi chez les activistes du mouvement The Okwelians au Cameroun, où le président Paul Biya vient d'entamer, à 93 ans, un huitième mandat. Ils savent qu'ils vont avoir besoin d'endurance : "Si nous voulons guérir et reconstruire, il est important que nous formions la prochaine génération pour qu'elle engendre des dirigeants visionnaires et dévoués", dit Doris Ngum, elle aussi activiste. Elle fait partie des nombreuses personnes du mouvement qui se rendent régulièrement dans les écoles pour sensibiliser les plus jeunes avec un message immuable : "N'attendez pas que le gouvernement agisse. C'est vous le changement !"
Collaboration : Elisabeth Asen (Douala), Imani Luvunga (Dar-es-Salam), Kathy Short (Lusaka)