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Le commerce des fourmis africaines vers l’Europe explose

Simone Schlindwein | Georges Ibrahim Tounkara
30 juillet 2026

Des milliers de fourmis africaines sont l'objet d'un trafic vers l’Europe. Un commerce illégal mais en plein essor et qui inquiète.

Fourmi rouge des jardins (Myrmica rubra)
Sur les sites de nombreux magasins en ligne, quelques clics suffisent pour commander des fourmis par courrierImage : Richard Becker/FLPA/IMAGO

Ce sont des pièces à conviction inhabituelles que l’on voit régulièrement dans les tribunaux kényans : des milliers de fourmis emballées dans de petites capsules. Depuis le début de l’année 2025, de telles saisies ont été présentées à plusieurs reprises comme preuves. Des agents de l’Autorité kényane de protection de la faune les avaient découvertes lors de contrôles de bagages. Dans plusieurs cas, ils ont identifié des milliers de spécimens de l’espèce Messor cephalotes, également connue sous le nom de grande fourmi moissonneuse africaine. Ces insectes figurent parmi les plus grandes fourmis du monde et sont très prisés des amateurs. La valeur marchande d’une reine dépasse les 200 euros.

L’exportation d’animaux sauvages est en principe interdite au Kenya. En raison du fort taux de braconnage, notamment des éléphants et des rhinocéros, de nombreux États africains ont adopté des lois très sévères contre le trafic d’espèces sauvages.

L’écosystème affecté

Le Kenya dispose lui aussi d’une législation stricte. C’est sur cette base qu’en avril dernier, un ressortissant chinois qui tentait d’exporter des fourmis a été condamné à une peine d’un an de prison pour biopiraterie. Face à l’augmentation de la contrebande et à ses conséquences écologiques, la juge a expliqué que cette peine devait avoir un effet dissuasif.

Il s’agissait déjà du deuxième cas impliquant des fourmis en l’espace d’un an. L’année précédente, l’Autorité de protection de la faune avait arrêté quatre hommes qui se faisaient appeler le "gang des fourmis". Parmi eux figuraient deux Belges de 19 ans qui voulaient faire passer clandestinement 5 500 reines en Europe. Ils ont été condamnés à des amendes d’environ 5 000 euros.

À chaque affaire de ce type, l’entomologiste Dino Martins est régulièrement appelé à l’aéroport. "J’ai été choqué", raconte-t-il. "Non seulement par le nombre impressionnant d’animaux, mais aussi parce qu’il s’agissait de reines."

Ancien directeur de plusieurs instituts de recherche au Kenya, Martins est considéré comme l’un des plus grands spécialistes africains des fourmis.

Selon lui, les insectes saisis étaient de jeunes reines déterrées de leurs nids. Elles possèdent des ailes qui leur permettent de s’envoler afin de fonder de nouvelles colonies. "Lorsqu’on capture les reines à ce moment critique, on interrompt une étape essentielle de la création de nouvelles colonies."

L’écosystème kényan est lui aussi affecté, souligne le scientifique, car les fourmis transportent les graines de graminées, contribuant ainsi au renouvellement constant de la végétation de la savane.

Ce commerce illégal en pleine explosion inquiète les autorités kényanesImage : Richard Becker/FLPA/IMAGO

Un nouveau loisir de niche

En Europe, la mode consistant à élever des fourmis comme animaux de compagnie gagne du terrain, surtout chez les jeunes. Les insectes vivent dans des terrariums en verre où la reine se reproduit et fonde une nouvelle population.

Michael Meier, qui préfère utiliser un pseudonyme, pratique ce loisir. Pendant ses études, il cherchait un animal demandant peu d’attention. "Avec les fourmis, peu importe que je les nourrisse aujourd’hui ou demain", explique-t-il. À une époque, il possédait près de trente colonies dans une pièce spécialement aménagée. Aujourd’hui, il n’en entretient plus que quatre. Il reconnaît que les espèces exotiques sont particulièrement appréciées des passionnés, notamment parce qu’elles n’hibernent pas.

Sur les sites de nombreux magasins en ligne, quelques clics suffisent pour commander des fourmis par courrier. La catégorie " African Ants" (Fourmis africaines ) attire de nombreux éleveurs amateurs. Parmi les espèces proposées figure aussi celle qui a été saisie à plusieurs reprises à l’aéroport du Kenya.

Lorsqu’on demande aux vendeurs comment ces insectes arrivent en Europe, les réponses sont rares. Même les commerçants qui se vantent de disposer de "permis d’importation" ne répondent généralement pas aux questions de la presse.

Ce commerce évolue en effet dans une zone grise juridique. Selon la Convention sur le commerce international des espèces menacées (CITES), les fourmis ne sont pas considérées comme des espèces menacées. Leur commerce n’est donc ni interdit ni réglementé à l’échelle mondiale. Le Kenya interdit certes l’exportation de tous les animaux sauvages, mais contrairement à l’ivoire, les fourmis peuvent facilement être dissimulées dans un bagage à main ou expédiées par la poste.

Le Kenya est déjà très touché par le trafic d'animaux sauvages comme l'éléphant ou le rhinocéros. Maintenant c'est la fourmiImage : Digitalpress/Shotshop/IMAGO

Des profits élevés, un faible risque

Au-delà du commerce des fourmis, le trafic d’animaux sauvages en ligne a fortement augmenté, affirme Russell Gray. Avec une équipe internationale, il a étudié ce phénomène pour la Global Initiative Against Transnational Organised Crime. "La principale conclusion est que ce n’est plus un problème marginal caché sur des sites obscurs", explique-t-il. "Aujourd’hui, nous constatons qu’il se déroule sur des plateformes grand public comme Facebook."

L’équipe de Gray a analysé plus de 60 plateformes l’an dernier. Elle y a recensé 266 000 annonces comportant des prix. La valeur totale des offres liées à la faune sauvage atteignait environ 66 millions de dollars américains (près de 58 millions d’euros). Les insectes n’étaient même pas inclus dans cette étude. Gray conclut : "Si nous prenions en compte l’ensemble du commerce en ligne d’animaux sauvages, nous arriverions probablement à un marché de plusieurs milliards."

Le biologiste Chris Shepherd, du Center for Biological Diversity basé aux États-Unis, suit cette évolution avec inquiétude. Les affaires survenues au Kenya montrent clairement que, comparé à d’autres activités criminelles comme le trafic de drogue, ce commerce est certes très rentable, mais présente "un risque nettement plus faible". Dès qu’une espèce rare atteint des prix élevés, le crime organisé s’y intéresse. Shepherd réclame donc des règles plus strictes. Dans des lettres ouvertes, il a demandé à la CITES de se pencher sur le commerce des fourmis. Ce qui le préoccupe particulièrement, ce sont les conséquences pour les écosystèmes.

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Les fourmis n’ont pas de lobby

Ces conséquences font déjà les gros titres en Allemagne. Dans le sud du pays, des colonies entières de fourmis à glandes provenant d’Afrique du Nord provoquent régulièrement des coupures d’électricité et d’Internet en s’installant dans des boîtiers de distribution. Afin de faire face à ce problème, des représentants locaux d’Autriche, de Suisse et du sud de l’Allemagne se sont réunis à l’été 2025 lors d’une "conférence sur les fourmis" pour échanger leurs expériences. Le changement climatique, qui entraîne des températures plus élevées et des hivers moins rigoureux, favorise désormais l’implantation durable de cette espèce en Europe centrale.

Shepherd souligne toutefois que la plupart des fourmis arrivent en Europe par l’intermédiaire des importations de plantes, et non du commerce en ligne. Néanmoins, ce dernier représente également un risque. Personne ne peut garantir que certaines colonies ne seront pas un jour relâchées dans la nature. Les éleveurs amateurs comme Meier connaissent bien ce débat, souvent abordé sur les forums spécialisés. Il recommande, lorsque l’intérêt pour une colonie diminue, de la céder à un autre passionné ou de l’euthanasier correctement plutôt que de la relâcher. Pour Shepherd, cette réponse n’est pas suffisante. Tant que le commerce international des fourmis restera largement non réglementé, il continuera de représenter un risque.

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