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La banalité de la violence domestique en Afrique

Jean-Michel Bos
2 mars 2026

Sur le continent, les femmes sont confrontées au quotidien à des violences physiques dont les auteurs sont le plus souvent leurs époux. Dans la majorité des cas, elles en parlent très peu.

Manifestation du groupe Women for Change contre les féminicides avant le sommet du G20 à Johannesburg, en Afrique du Sud, en 2025.  Au premier plan, une femme brandit une pancarte violette sur laquelle est écrit, en anglais : Arrêtez les violences basées sur le genre et les féminicides maintenant !
Manifestation du groupe Women for Change contre les féminicides avant le sommet du G20 à Johannesburg, en Afrique du Sud, en 2025. Image : Sodiq Adelakum/REUTERS

Cette enquête fait partie de la série data journalismede DW Afrique.

"Chez nous, il n'y avait jamais la paix, même quand il riait. Je savais que ça pouvait changer à tout moment. Mon cœur ne se reposait jamais”. Monique Mpanda est une Congolaise de 33 ans et elle est mère de trois enfants. Elle a accepté de témoigner, aux côtés de deux autres victimes de violences conjugales.

Selon les données des Nations unies, et notamment de l'Organisation mondiale de la santé, près de 40 % des Congolaises, âgées de 15 à 49 ans, ont subi des violences physiques ou sexuelles au cours des 12 derniers mois.

Au Cameroun, ce sont un tiers des femmes. Au Mali, plus d'une sur cinq.

La moyenne des 26 pays d'Afrique subsaharienne, pour lesquels les chiffres sont disponibles, s'établit à 24 %.

Mais pour comprendre ce phénomène, il faut aller là où la violence se déroule le plus souvent : dans l'intimité des ménages et là, c'est l'image d'une violence domestique banalisée qui se dessine.

Celle-ci est particulièrement grave en République démocratique du Congo et dans la région du Sahel.

Un coup pour un repas brûlé

Au Mali et au Tchad, les trois-quarts des femmes interrogées estiment que leur mari a le droit de les battre. En RDC, c'est tout aussi grave.

Dans une étude conduite par l'Unicef dans les pays de la Communauté de développement d'Afrique australe (SADC), le Fonds des Nations unies pour l'enfance déplore une violence alimentée par des normes sociales néfastes, des inégalités de genre, la pauvreté et des cadres juridiques fragiles. 

"Les données probantes montrent que des normes sociales et de genre, fortement ancrées, peuvent contribuer à la violence envers les enfants et les femmes. Il s'agit notamment de l'attitude concernant la violence à l'égard des femmes dans le foyer, de normes en faveur de la supériorité masculine.” 

En se basant sur les données fournies par le DHS Program (Études démographiques et de santé) et reprises par la Banque mondiale, de nombreuses Africaines estiment que leur époux peut les violenter dans les cas suivants : si la femme sort sans prévenir son mari, si elle se dispute avec lui, si elle néglige ses enfants, si elle refuse des relations sexuelles et si elle brûle la nourriture.

Cette liste est la validation mortifère d'une violence domestique acceptée, intériorisée.

"Quand il rentrait tard la nuit, j'entendais juste le bruit de la porte et déjà, mes mains commençaient à trembler. Je me demandais ce qu'il allait encore faire”, poursuit Monique Mpanda. "Il me frappait souvent. Ça arrivait qu'il me frappe pour la nourriture. Un autre jour, c'est parce que j'avais parlé à la voisine. Donc pour des raisons qui n'étaient même pas claires.”

Culpabilisation de la victime

Dans les pays de la SADC, toujours selon l'étude de l'Unicef, 39 % des femmes, en moyenne, justifient la violence conjugale dans au moins un des cinq cas cités, contre seulement 24 % des hommes. 

Cinq Africaines engagées contre les violences sexistes

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Si les femmes sont plus enclines à accepter ces violences, c'est parce que leur socialisation est soumise à une domination patriarcale.

"Dans le mariage, l'épouse est considérée comme le bien de son époux. Il peut en disposer comme il veut”, déplore Fatoumata Bernardette Sonko, enseignante-chercheure à l'Université Cheikh Anta Diop de Dakar. Elle est notamment engagée dans la plateforme d'informations des droits des femmes Mousso.

Monique Mpanda ajoute que son mari, après l'avoir frappée, "dormait comme un bébé”, tandis qu'elle pleurait, en silence, pour ne pas réveiller les enfants. Ensuite, comme souvent, c'est la victime qui culpabilise.

 "J'avais honte. Je me disais : c'est ma faute. A chaque fois, je croyais toujours que j'avais fait quelque chose de mal. En dehors de la maison, je faisais semblant. Qu'est-ce que je pouvais faire d'autre ? Je riais, je disais que ça va. Mais intérieurement, j'étais morte. Le jour où il m'a battue devant mes enfants, j'ai vu la peur dans leurs yeux. J'ai alors compris que je ne pouvais plus accepter ça, même si je devais souffrir seule.”

L'amour ne fait pas peur

Cette autre jeune Congolaise de 26 ans a préféré, pour sa part, conserver son anonymat. Elle raconte une relation où l'humiliation quotidienne et la manipulation ont peu à peu effacé sa confiance en elle.  

"Il ne me frappait pas tous les jours, mais il parlait mal tout le temps : tu es nulle, tu ne sais rien faire. Si je te laisse, tu vas mourir ici...”

A force de subir ces humiliations, la jeune femme va finir par perdre sa confiance en elle. "J'avais peur. Il fouillait mon téléphone, il choisissait mes habits, il décidait où je pouvais aller. Si je demandais pourquoi il criait, il me frappait et parfois, ensuite, il demandait pardon. Il pleurait, il disait qu'il m'aimait et moi aussi, ça me faisait mal.”

Pendant un certain temps, elle a espéré que son tortionnaire pourrait changer, en vain. "Un jour, je me suis regardée dans le miroir. Je n'ai plus reconnu la fille que j'étais avant. J'étais fatiguée et vide. J'ai compris que ce n'était pas de l'amour. Parce que l'amour ne fait pas peur, l'amour ne fait pas pleurer tous les jours.”

Au moment où nous l'avons interrogée, cette jeune Congolaise affirmait être sur le point de quitter son mari, mais qu'elle avait aussi "peur du lendemain”

Manifestation contre la violence faite aux femmes et les féminicides à Pretoria, en 2025Image : Alet Pretorius/REUTERS

Devoir conjugal

Enfin, il y a les violences sexuelles au sein du couple. Là encore, les normes sociales sont particulièrement défavorables aux femmes.

Au Mali, moins d'une femme sur quatre pense qu'elle peut refuser des relations sexuelles avec son époux. Au Tchad, c'est moins de 15 % et au Bénin, 19 %. Le "devoir conjugal” apparaît donc, là encore, comme un impératif patriarcal solidement ancré dans la mentalité de nombreuses Africaines.

Heureusement, il y a désormais de nombreuses Africaines qui pensent le contraire.

C'est le cas en RDC, où 52 % des femmes interrogées estiment qu'elles peuvent refuser des relations sexuelles avec leur mari, si elles n'en ont pas envie.

La moyenne de la trentaine de pays d'Afrique subsaharienne, pris en compte dans les statistiques du DHS Programm, compilés par la Banque mondiale, établit que plus de la moitié des femmes interrogées (57 %) pensent qu'elles peuvent dire non aux demandes sexuelles de leur époux. 

Pourtant, la dernière note ne sera pas optimiste. La majorité des femmes victimes de violence physique et/ou sexuelle, dans la région de la SADC, se réfugient dans le silence. 

En République démocratique du Congo, 61 % des femmes violentées n'ont jamais cherché à obtenir de l'aide.

Lorsque, malgré tout, elles en parlent, ces femmes se tournent vers la famille et ne vont pas chercher un soutien extérieur, auprès des services sociaux ou de la police.

En RDC, 92 % des femmes se confient à la famille, y compris la famille du mari, de l'auteur des violences. Seulement 2 % vont voir un médecin et 1 % un avocat.

"Le jour où mon fils a voulu me protéger”

Blanche Mweji est une Congolaise de 28 ans. Elle est mère de deux enfants et confirme s'être heurtée à une norme sociale qui lui imposait de supporter son malheur : "A l'intérieur, j'avais l'impression d'être prisonnière. Je n'avais personne à qui me confier. On allait me dire : bon, supporte, c'est ton mari, c'est ça le mariage.”

Mais non, ce n'est pas ça le mariage. Blanche a supporté longtemps, elle se disait qu'elle devait tenir pour les enfants, elle baissait la tête, mais les enfants voyaient tout, ils entendaient tout.

"Quand il criait, les enfants se cachaient. Quand il levait la main, les enfants pleuraient. Alors, le jour où mon fils s'est mis devant moi pour dire : Papa, arrête ! ... Mon cœur s'est brisé... C'est moi qui devais le protéger, pas lui. Ce jour-là, j'ai compris que rester n'était pas une solution.”

Les obstacles auxquels doivent faire face ces femmes sont énormes. Mettre en cause son mari, c'est risquer la stigmatisation et de possibles représailles, tandis que la faible confiance en la police décourage ces femmes de porter plainte.

"Les femmes sont biberonnées au silence, elles sont éduquées à se taire, à subir tout ce qu'elles vivent dans leur ménage (...) Le linge sale se lave en famille. Dans ce contexte, c'est très difficile pour les femmes de sortir pour parler de leur problème”, poursuit Fatoumata Bernardette Sonko. Celle-ci explique comment les femmes qui osent dénoncer leur mari sont rejetées par leur entourage et passent du statut de victime à celui de bourreau.

Les conséquences sont aussi intergénérationnelles, car les enfants sont victimes des mêmes sévices que leur mère. Dans les ménages où la mère subit des violences conjugales, les enfants sont plus susceptibles de recevoir des châtiments corporels.

L'Unicef rappelle que dans la région de la SADC, près de 120 millions d'enfants, âgés d'un à 14 ans, soit plus de huit sur dix, subissent une "discipline violente”.

Jean-Michel Bos Journaliste au programme francophone de la DW.JMBos
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