Des élections sur fond de tensions en Ethiopie
1 juin 2026
En Ethiopie, un peu plus de 54 millions d'électeurs , répartis dans onze régions et deux villes, sont appelés aux urnes pour élire leurs députés. Les élus à la Chambre des représentants du peuple désigneront ensuite le prochain chef du gouvernement.
Files d'attente devant les bureaux
A Addis-Abeba, les bureaux de vote ont ouvert à 6 heures, heure locale, et trente minutes avant, des files d'attente s'étaient déjà constituées devant plusieurs d'entre eux, d'après les correspondants sur place de la DW.
Chaque électeur dispose de deux bulletins : un pour les législatives fédérales et l'autre pour l'élection de son Parlement régional.
Le Premier ministre Abiy Ahmed a voté dans son village de Shasha (région Oromia). "Le peuple éthiopien a démontré qu'il n'avait besoin ni de conseils ni de leçons pour construire son État et mettre en place un système démocratique", a-t-il déclaré. "Ces cinq prochaines années seront une période marquée par de nombreux tournants historiques pour l'Éthiopie."
Un envoyé spécial de la DW sur place a interrogé des électeurs qui lui ont déclaré qu'ils avaient choisi le candidat qui leur plaisait.
De son côté, le président de l'Ethiopie, Taye Atsek Selassie, s'est félicité du grand nombre d'électeurs inscrits et du grand nombre de partis politiques et de candidats. Selon lui, cela est "un signe que le système démocratique éthiopien évolue dans une direction positive et vertueuse et démontre le processus de gain de confiance grâce à un vote compétitif".
Un vote restreint
Pourtant, tou.te.s les Ethiopien.nes en âge de voter ne pourront pas le faire.
Melatework Hailu, la présidente de la Commission électorale nationale, a déclaré à la mi-journée qu'environ 143 bureaux de vote n'ont pas ouvert du tout à travers le pays en raison de "problèmes de sécurité" et que 695 bureaux ont dû ouvrir plus tard que prévu.
Les opérations de vote ont été suspendues pour les mêmes raisons dans certaines circonscriptions d'Oromia et Amhara. Les tensions sont récurrentes dans ces deux régions où des milices armées (OLA et Fano) s'opposent au pouvoir central.
La région du Tigré est entièrement exclue du vote. La Commission électorale nationale a invoqué des "conditions défavorables" liées à l'insécurité. Dans cette région du nord du pays, malgré l'accord de paix signé en novembre 2022, des affrontements sporadiques ont encore lieu et la crainte d'une reprise des hostilités est forte.
Dans le Tigré, la guerre a par ailleurs fait des centaines de milliers de morts et provoqué de grands déplacements de population qui ont désorganisé la région. De plus, la persistance de la rivalité politique entre l'ex-TPLF et les structures loyales au pouvoir fédéral ne permet pas d'organiser de scrutin consensuel et représentatif dans la région.
Abiy Ahmed, la déception
Abiy Ahmed, le Premier ministre sortant, est candidat à sa propre succession. Son parti PP devrait remporter une large majorité des suffrages.
À son élection en 2018, Abiy Ahmed a suscité une telle vague d'espoir que l'on a parlé à l'époque d'"abiymania". Il promettait de démocratiser le pays, a pris durant les premiers mois de son mandat des décisions spectaculaires, comme celle de libérer des milliers de prisonniers politiques, journalistes et opposants, d'assouplir les restrictions imposées aux médias et à la société civile, d'autoriser le retour des opposants en exil. En 2019, il a même reçu le prix Nobel de la paix.
Ses réformes ont permis un accroissement du revenu moyen par habitant. Celui-ci devrait atteindre 1 133 dollars en 2026, contre 641 dollars en 2016. Le FMI et la Banque mondiale ont soutenu le pays, à la condition notamment qu'il maîtrise sa dette.
Abiy Ahmed a développé les corridors de transport urbains-ruraux et lancé le grand projet "Riverside" d'aménagement des berges d'Addis Abeba. Il a également inauguré le barrage de la Renaissance l'année dernière.
Mais depuis, son aura s'est ternie. Il est de plus en plus critiqué à l'étranger pour la répression organisée des voix dissidentes et son autoritarisme grandissant.
Les atrocités commises durant les deux ans de la guerre au Tigré ont laissé le nord exsangue et au bord de la famine.
Ses propos renouvelés sur un accès à la mer pour l'Éthiopie, pays enclavé, ont provoqué des tensions avec la Somalie et même l'Érythrée voisines dont le gouvernement d'Abiy Ahmed s'était rapproché : Asmara a pris ses déclarations comme une menace implicite.
Human Rights Watch dénonce la persécution d'habitants du Tigré, les arrestations arbitraires de journalistes, l'impunité.
L'Autorité des médias (Ema) a refusé à plusieurs journalistes de renouveler leur accréditation ces derniers mois. En octobre 2025, elle a même retiré leur licence à neuf correspondants locaux de la DW, sans avancer de motif.
Sept d'entre eux ont obtenu le droit de reprendre leurs activités, mais deux autres collègues (dans les régions Tigré et Amhara) ont dû cesser leurs activités en attendant le règlement du différend.
L'Éthiopie est tombée au 148e rang du classement 2025 de Reporters sans frontières en matière de liberté de la presse.
L'opposition reproche au gouvernement d'empêcher les voix critiques de mener leurs activités politiques, notamment en multipliant les tracasseries juridiques. Plusieurs organisations de la société civile ont été dissoutes.
Mais le Parti de la Prospérité d'Abiy Ahmed devrait néanmoins dominer le scrutin, car l'opposition est fragmentée et affaiblie par des rivalités internes.
Observateurs déployés
D'après la Commission électorale, des observateurs étaient présents ce lundi dans 39 723 bureaux de vote lors du scrutin en cours.
L'Union africaine, dont le siège est à Addis Abeba, a constitué une équipe pour surveiller les opérations de vote, emmenée par l'ancien président kényan Uhuru Kenyatta.
26 observateurs de l'Igad, le bloc régional de l'Afrique de l'Est, sont aussi présents.
La proposition de l'Union européenne d'envoyer elle aussi une délégation d'observation "n'a pas été retenue par le gouvernement" éthiopien, selon une source au sein de l'UE citée par l'agence AFP.
Le centre de réflexion Chatham House estimait, le 28 mai dernier : "les élections ont été organisées dans le but de renforcer le pouvoir du gouvernement en place, plutôt que d'offrir aux Éthiopiens de véritables choix politiques pluriels". Sans oublier de nombreux opposants ne participent pas au scrutin, "certains sont en exil, d'autres interdits de séjour, d'autres emprisonnés", rappelle Chatham House et d'autres "verront peu de raisons d'abandonner la lutte armée contre le gouvernement".
Ce qui fait penser à Chatham House que ces élections seront "les moins compétitives des sept élections nationales organisées depuis l'introduction au multipartisme, en 1991".
Les résultats sont attendus pour le 11 juin.