L'Afrique cherche une réponse à la pénurie d'engrais
7 mai 2026
Champs en jachère, files d'attente interminables aux stations-service, vols annulés : l'Afrique n'échappe pas aux conséquences économiques du conflit au Moyen-Orient. Depuis deux mois, presque aucun navire marchand n'a traversé le détroit bloqué d'Ormuz.
Depuis, les marchés mondiaux du pétrole et des engrais en particulier connaissent d'importantes difficultés d'approvisionnement.
"L'Union africaine surveille de très près la situation autour du détroit d'Ormuz, car elle a un impact sur un certain nombre d'actifs stratégiques indispensables aux économies africaines ", explique à la DW Willy Nyamite, ambassadeur du Burundi auprès de l'Union africaine (UA).
Un retour à la normale dans ce passage maritime semble encore lointain. Et même en cas de réouverture, il faudra des mois pour rattraper les retards logistiques et de production accumulés et stabiliser les marchés.
"La situation est grave”, constate Anja Berretta, directrice du Programme économique africain de la Fondation allemande Konrad Adenauer, basée à Nairobi. "C'est notamment le cas pour les engrais, où nous étions déjà dans une situation similaire en 2022, lorsque la guerre d'agression russe contre l'Ukraine a commencé. La Russie et la Biélorussie étaient alors deux des principaux producteurs d'engrais. À cette époque, également, l'Afrique a redouté des famines. Le grand choc ne s'est toutefois pas produit”, rappelle Anja Berretta à la DW.
Face à la guerre en Ukraine, les pays africains ont réagi avec flexibilité et sont par exemple intervenus financièrement avec l'aide de la Banque africaine de développement (Bad). Aujourd'hui aussi, il reste encore de la marge de manœuvre politique.
Mesures d'urgence contre la pénurie de carburant
La pénurie de combustibles fossiles paralyse déjà certaines régions du continent : en Éthiopie, le diesel est distribué en priorité aux transports publics, exacerbant la pénurie pour les clients privés.
A Juba, la capitale du Soudan du Sud, des délestages d'électricité sont nécessaires, car l'électricité est produite avec du pétrole.
La Gambie subventionne le carburant à hauteur de plus de 5,8 millions d'euros avec l'argent du contribuable, tandis que le Zimbabwe rallonge ses combustibles fossiles avec de l'éthanol. Les compagnies aériennes africaines sont également durement touchées par la pénurie mondiale de kérosène.
A cela s'ajoute la hausse du prix des engrais chimiques. Avant le début de la guerre, près de 50 % du soufre mondial transformé en engrais phosphatés passait par le détroit d'Ormuz. Une grande part de l'urée et de l'ammoniac, des matières premières également nécessaires à la production d'engrais azotés, passait aussi par ce passage.
L'association des producteurs sud-africains de céréales Grain SA a enregistré une hausse des prix de l'ammoniac de 75 % en avril par rapport à la même période l'année précédente. L'urée est également environ 60 % plus chère.
Les solutions à court terme ont déjà prouvé leur valeur
Si des mesures d'urgence sont prises dans nombre de pays pour les carburants, peu est fait pour sécuriser les approvisionnements d'engrais.
Le secrétaire général de l'Onu, Antonio Guterres, propose que les parties belligérantes devraient autoriser le passage d'engrais pour les pays en développement. La proposition se base sur le modèle de l'accord sur les céréales, qui avait permis l'exportation sûre des céréales ukrainiennes de juillet 2022 à juillet 2023, avec l'approbation de la Russie.
Une autre piste est que les importateurs africains d'engrais regroupent leurs achats, tout comme l'Union européenne (UE) l'avait fait pour fournir rapidement et à moindre coût les vaccins contre le coronavirus.
Achats groupés
Anja Berretta juge cette option réaliste et simple à mettre en œuvre : “On ne parle pas de capacités techniques ou de financement. Les pays africains n'ont qu'à dire qu'ils veulent le faire ensemble”. Et si une solution au niveau de l'Union africaine échoue, des organisations régionales comme la Cédéao ou la Communauté d'Afrique de l'Est (EAC) pourraient prendre le relais.
Comparativement au reste du monde, l'Afrique subsaharienne consomme peu d'engrais. Selon les données de la FAO, l'Organisation des Nations unies pour l'alimentation et l'agriculture, les agriculteurs de la sous-région utilisent en moyenne 20,5 kilogrammes d'engrais par hectare de terre, contre près de 144 kilogrammes en moyenne mondiale, selon des données de 2021 avant la guerre en Ukraine.
En revanche, si le continent venait à encore devoir réduire son recours aux engrais, les récoltes de maïs, de riz et de blé risquent d'en pâtir et faire augmenter les prix des denrées alimentaires.
L'Afrique a donc un besoin urgent d'engrais, d'autant que la saison des semis a déjà commencé.
Produire des engrais en Afrique
Pour devenir moins sensible aux chocs extérieurs et à la géopolitique internationale, l'Afrique pourrait chercher à augmenter ses propres capacités de production. Les poids lourds sont actuellement le Maroc et l'Égypte, chacun possédant d'importants gisements de phosphate. Mais ces pays aussi dépendent du soufre provenant des pays du Golfe.
Ailleurs, le groupe nigérian Dangote souhaite augmenter sa production et prévoit de nouvelles usines d'urée au Nigeria et en Éthiopie.
Du point de vue d'Anja Berretta, la meilleure façon serait de produire et de distribuer des engrais à grande échelle industrielle dans quelques endroits : "Tous les pays n'ont pas les bonnes conditions pour mettre en place leur propre production d'engrais. Les chaînes d'approvisionnement régionales jouent un rôle très important. Nous identifions désormais trois ou quatre pays par région où les conditions cadres sont telles que la production d'engrais y soit développée et approvisionne ensuite toute la région.”
Réduire les barrières commerciales
C'est là que la Zone de libre-échange continentale africaine (Zlecaf) entre en jeu, car sans entraves à la circulation de marchandises entre les pays du continent, le potentiel pour les investisseurs privés est bien plus grand. Bien que la Zlecaf soit en vigueur depuis 2021, une série de facteurs handicapent encore les échanges transfrontaliers de biens.
"La Zlecaf est une partie centrale de la solution”, estime l'ambassadeur du Burundi à l'UA Willy Nyamitw. "À l'Union africaine, nous pensons qu'en accélérant la mise en œuvre de la Zlecaf, les pays africains peuvent construire des chaînes de valeur régionales plus résilientes dans des domaines critiques comme l'agriculture, l'énergie, la santé et la production industrielle.”