Essais nucléaires, des décennies de conséquences sanitaires
26 septembre 2025
Ce 26 septembre marque, comme chaque année, la Journée internationale pour l'élimination totale des armes nucléaires.
Si ces dernières années, seule la Corée du Nord semble avoir mené des essais, à travers l'histoire, on compte plus de 2 000 explosions nucléaires à ce jour.
Les répercussions des radiations peuvent avoir des effets sur plusieurs décennies et générations.
C'est le cas pour les habitants de la Polynésie française, où la France a mené ses essais à partir du milieu des années 1960.
"Pendant 30 ans, nous avons été les cobayes de la France", raconte Hinamoeura Morgant-Cross. La jeune parlementaire est originaire de Polynésie française, un groupe d'archipels dans le Pacifique et dont fait partie Tahiti.
Avec ses plages de sable blanc, ses palmiers et son eau turquoise, la région est synonyme de destination touristique paradisiaque.
Pourtant, pendant trois décennies, l'armée française a testé des armes nucléaires sur les atolls de Mururoa et Fangataufa. Au total, 193 bombes ont explosé dans ce territoire français d'outre-mer. Le premier essai a eu lieu le 2 juillet 1966, sous le nom de code "Aldébaran”.
"Nous avons été empoisonnés"
Aujourd'hui, Hinamoeura Morgant-Cross participe à un panel de discussion à Berlin, à plus de 15 000 kilomètres de chez lui. Lors d'un événement organisé par l'ONG International Physicians for the Prevention of Nuclear War (IPPNW), elle a listé les conséquences dévastatrices des essais nucléaires français qui se font encore sentir aujourd'hui.
Le nombre de personnes diagnostiquées avec un cancer et d'enfants qui naissent avec des malformations est anormalement élevé. L'eau et le sol sont contaminés.
"Avec leurs essais nucléaires, ils ont empoisonné l'océan d'où provient toute notre nourriture", déplore la femme politique et militante. "Nous avons été empoisonnés par l'ambition de la France de devenir une grande puissance dotée de l'arme nucléaire".
Le mensonge de la "bombe propre"
Le gouvernement français de l'époque a délibérément trompé les habitants de l'archipel sur les dangers, assurant que les tests ne causeraient aucun préjudice. Hinamoeura Morgant-Cross dénonce une "propagande française", alors que l'armée défendait le mythe d'une "bombe propre".
Les nuages radioactifs se sont en réalité déplacés à travers une grande partie du Pacifique Sud et ont partiellement atteint l'île de Tahiti, qui se trouvait alors à plus de 1 000 kilomètres du site de l'essai. Les habitants des îles voisines n'étaient souvent pas informés et encore moins évacués.
Pas d'excuses de la part de la France
Ce n'est qu'en 1996 que Paris a mis fin aux essais, alors que se déroulaient des manifestations en France et à l'étranger. Le gouvernement français n'a jamais présenté d'excuses officielles pour les dommages causés sur son territoire d'outre-mer.
Lors de sa visite en Polynésie française, en 2021, le président Emmanuel Macron a toutefois reconnu l'existence d'une dette de l'État français à l'égard de l'archipel. "Cette dette est le fait d'avoir abrité ces essais, en particulier ceux entre 1966 et 1974, dont on ne peut absolument pas dire qu'ils étaient propres", a concédé Emmanuel Macron, reconnaissant qu'"on n'aurait pas fait ces mêmes essais dans la Creuse ou en Bretagne."
Bien que les Nations unies aient fait du 26 septembre la Journée internationale pour l'élimination totale des armes nucléaires, les souffrances des victimes des essais semblent être tombées dans l'oubli.
Lors de son voyage à Berlin, Hinamoeura Morgant-Cross, qui siège à Tahiti au Parlement de Papeete, la capitale de la Polynésie française, a raconté le sort de sa propre famille : sa grand-mère, qui avait 30 ans lorsque les tests ont commencé, a été diagnostiquée d'un cancer de la thyroïde, tout comme sa tante et sa mère. Elle-même, née en 1988, ainsi que sa sœur, souffrent également d'un cancer.
Un cancer peut encore survenir des générations plus tard
Nombre d'experts confirment un lien direct entre la fréquence des cas de cancers dans une même famille et les essais nucléaires. Les rayonnements radioactifs peuvent donner lieu à des défauts génétiques qui peuvent être transmis aux générations suivantes.
"Ce qui est perfide avec les rayonnements radioactifs, c'est qu'ils ont aussi un effet sur les générations suivantes. Il y a un risque considérablement accru de cancer, en particulier le cancer des glandes lymphatiques, mais aussi la leucémie", explique Jana Baldus, experte en armes nucléaires à l'European Leadership Network (ELN).
Un autre effet sont les troubles de la reproduction. "Cela a entraîné des malformations et des fausses couches, surtout chez les femmes qui ont été touchées par des radiations radioactives lors des essais nucléaires”, explique Jana Baldus dans une interview avec DW.
"Mais cela peut aussi être transmis de génération en génération, ce qui peut ensuite conduire à l'infertilité chez les femmes, entre autres".
Pour Hinamoeura Morgant-Cross, l'État français doit assumer ses responsabilités et permettre un système de santé adapté à cette réalité.
"Nous n'avons pas les soins médicaux auxquels nous avons droit, déplore-t-elle. Nous avons 30 ans de retard concernant les médicaments. Nous méritons un meilleur hôpital, nous méritons un meilleur traitement. Seules une poignée de personnes touchées ont la possibilité de prendre l'avion pour se rendre à Paris pour y être soignées".
Une indemnisation difficile à obtenir
En 2010, la France a inscrit dans la loi "un droit à réparation pour les personnes déclarées victimes des essais nucléaires français". Les demandes d'indemnisations sont examinées au cas par cas. Les personnes concernées doivent prouver que leur maladie est due aux tests.
Dans la pratique, c'est souvent difficile, critique l'experte en armes nucléaires Jana Baldus. "Les gens doivent prouver qu'ils étaient exactement à tel endroit au moment des tests, ce qui est bien sûr très difficile à prouver après des décennies".
En outre, la liste des maladies acceptées comme motif d'indemnisation est relativement restreinte. Selon l'organisation ICAN, 417 résidents de la Polynésie française ont obtenu des indemnisations entre 2010 et juillet 2024.
Hinamoeura Morgant-Cross veut aussi que le récit qui a minimisé les tests évolue. "Pendant des décennies, des images de nuages en forme de champignon ont été accrochées dans nos salons parce que nous étions fiers que les Français nous aient choisis", se souvient-elle. L'élue veut contrer ce qu'elle qualifie de "mode de pensée colonial" et sensibiliser aux conséquences des essais.
Un traité international jamais entré en vigueur
Au-delà de la France, l'ex-Union soviétique, les États-Unis, le Royaume-Uni et la Chine ont mené de nombreux essais d'armes nucléaires par le passé.
On compte plus de 2 000 explosions d'armes nucléaires à ce jour. Un traité d'interdiction complète des essais nucléaires a été adopté en 1966, mais il n'est jamais entré en vigueur, en l'absence d'un nombre de ratifications suffisant.
La France, le Royaume-Uni et la Russie ont été les seules puissances nucléaires à l'avoir signé, avant que Moscou n'annonce son désengagement du traité en 2023.
À l'exception de la Corée du Nord, aucun État n'a toutefois procédé à des essais ces dernières années.