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HistoireEtats-Unis

La vraie histoire de l'expression "république bananière"

6 février 2026

Les États instables et corrompus sont souvent qualifiés de "républiques bananières". Mais l'expression revêt en réalité une dimension historique marquée par la violence et les intérêts de puissances étrangères.

Un homme inspecte des régiments de bananes en 1954 au Honduras.
L'expression, à l'origine en anglais, s'est depuis longtemps imposée en français, en allemand ou encore en espagnol. Image : AP Photo/picture alliance

Un dictateur cachant son regard sous des lunettes de soleil, sa poitrine décorée de dizaines de médailles, un parlement où les députés en viennent aux mains en cas de désaccord, un peuple réduit au silence : ce sont ce genre d'images qui viennent à l'esprit lorsque l'on parle de "république bananière".

L'expression a été inventée par l'écrivain américain O. Henry (de son vrai nom William Sydney Porter), qui avait fui au Honduras en 1896 pour s'extirper d'une affaire de détournement de fonds.  

Dans la ville côtière de Trujillo, il observe alors comment la United Fruit Company domine les chemins de fer et les ports de la ville et jouit d'une influence politique considérable. Inspiré par cette situation, il écrira en 1904 son roman "Cabbage and Kings" (Choux et rois) sur la république fictive d'Anchurien, qu'il décrit comme une "petite république bananière maritime" dont le gouvernement cède aux intérêts d'une puissante entreprise étrangère. 

"Depuis lors, ce terme est utilisé par des scientifiques, journalistes, hommes politiques et écrivains américains comme synonyme d'un État corrompu et défaillant", rappelle Carlos Dada, cofondateur et directeur du portail d'information en ligne salvadorien El Faro.   

Bien plus qu'un commerce de fruits 

Carlos Dada a enquêté sur les rapports de pouvoir, la corruption et la criminalité en Amérique centrale. Il explique qu'au départ, les républiques bananières étaient au nombre de quatre : le Honduras, le Guatemala, le Nicaragua et le Costa Rica.

Dans ces pays d'Amérique centrale, les compagnies bananières américaines, la United Fruit Company et Standard Fruit (aujourd'hui connues respectivement sous les noms de Chiquita et Dole), profitaient d'une importante emprise sur la vie politique de ces Etats. 

Avec le soutien de Washington, ces entreprises ont contribué à installer des gouvernements fidèles aux États-Unis et à faire pression ou à renverser des dirigeants qui défiaient leurs conditions. "Jamais les États-Unis ne se sont autant approché d'une puissance coloniale qu'avec ces 'républiques bananières', sans les devoirs que les maîtres coloniaux avaient ailleurs envers les colonisés", écrit Carlos Dada. 

Le Guatemala est un cas d'école : un président démocratiquement élu, Jacobo Arbenz, veut redistribuer les zones de plantations inutilisées. Il menace alors les propriétés de la United Fruit Company qui contrôle de vastes pans des terres arables du pays.  

Par un coup d'État soutenu par la CIA, Jacobo Arbenz sera renversé pour protéger les profits de l'entreprise. Il est remplacé par un régime brutal soutenu par les États-Unis qui commettra de nombreuses violations des droits humains. 

Le peintre mexicain Diego Rivera et mari de Frida Kahlo a documenté le coup d'État dans son tableau "Gloriosa Victoria", représentant la United Fruit Company, la CIA et des responsables américains. 

Violence coloniale d'hier à aujourd'hui

Le système des républiques bananières a également coûté des vies humaines. Les conflits dans les plantations bananières se terminaient souvent par la violence. En 1928 se produit en Colombie le "massacre de la banane", lors duquel l'armée ouvre le feu sur des travailleurs en grève de la United Fruit Company. Les grévistes réclamaient des salaires plus élevés et de meilleures conditions de travail.  

Le lauréat du prix Nobel de littérature, Gabriel García Marquez, a travaillé sur cet événement dans son roman "Cent ans de solitude", paru en 1967. 

Du point de vue de l'historienne et auteure américaine Aviva Chomsky, ces schémas de violence coloniale du passé se répètent encore aujourd'hui. Elle voit des parallèles avec la bande de Gaza, l'intervention américaine au Venezuela ou la répression de la police à Minneapolis. 

"Les victimes sont accusées d'être violentes et dangereuses, de représenter une menace pour la sécurité nationale, d'être des terroristes qu'il faut contrôler avec une main militaire lourde", explique-t-elle à la DW. 

Pour Aviva Chomsky, les États-Unis sont "par nature" une république bananière.Image : AP Photo/picture alliance

Les États-Unis sont-ils une république bananière ?  

L'expression "république bananière" était réapparue dans les commentaires politiques aux Etats-Unis après l'assaut du Capitole, le 6 janvier 2021.  

Pour Aviva Chomsky, les États-Unis sont "par nature" une république bananière puisque le modèle des entreprises bananières qui exploitent "est tout autant une pierre angulaire de l'histoire américaine que de l'histoire hondurienne". 

La consommation excessive des États-Unis est "le résultat de notre colonisation de tout, de la terre à l'atmosphère. C'est-à-dire que les bananes ou l'exploitation coloniale ont fait des États-Unis ce qu'ils sont aujourd'hui".

Aviva Chomsky relate une blague qui a circulé en Amérique latine après les émeutes du 6 janvier 2021 : "Pourquoi n'y a-t-il jamais de coup d'État aux États-Unis ? Parce qu'il n'y a pas d'ambassade américaine là-bas". 

Le sens de l'expression a évolué 

La linguiste américaine Anne Curzan note que l'expression "république bananière" a connu une évolution sémantique. "Au fil du temps, dit-elle, l'expression a été associée à d'autres caractéristiques de certains de ces pays qui ont, il ne faut pas l'oublier, souvent été exploitées par ces entreprises étrangères. Ces caractéristiques sont notamment l'instabilité, un régime militaire et/ou une dictature, et parfois la corruption."

L'expression est également utilisée pour qualifier des pays qui n'ont pas connu d'exploitation commerciale ou de leurs matières premières. Anne Curzan note que s'il s'agit "généralement d'une expression péjorative", elle appelle à être précis dans "ce que nous ou d'autres voulons critiquer en parlant de république bananière", ajoute-t-elle.

L'expression a évolué pour devenir plus large et parler d'Etats défaillants en général.Image : AP Photo/picture alliance

L'auteure Aviva Chomsky partage ce point de vue : "Si cela fait référence à certaines caractéristiques de personnes, alors c'est raciste et péjoratif. Si cela fait référence à des relations historiques qui ont sapé un principe de souveraineté, alors c'est un terme utile." 

Cette distinction est importante, soutient-elle, car il existe une tendance à associer naturellement la pauvreté, la violence et la corruption à l'Amérique centrale. 

Aviva Chomsky revient notamment sur la volonté de l'ancien président américain Joe Biden de s'attaquer aux "causes profondes" de la migration, de la pauvreté, de la violence et de la corruption.  

Selon l'auteure, Joe Biden aurait dû admettre que "ce sont précisément ses 'solutions', à savoir le contrôle militaire, l'aide et les investissements américains, qui ont causé ces problèmes au départ".

L'expression, à l'origine en anglais, s'est depuis longtemps imposée en français, en allemand ou encore en espagnol. Aviva Chomsky assure qu'elle est également utilisée en Amérique latine dans des contextes politiques ou académiques.

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