"Les femmes sont éduquées à se taire"
4 mars 2026
Dans cette semaine qui précède la Journée internationale des droits des femmes, nous avons interrogé une Sénégalaise qui développe une critique de la place imposée aux femmes dans le mariage. Fatoumata Bernadette Sonko est enseignante-chercheure au Centre d'études des sciences et techniques de l'information, à l'université Cheikh Anta Diop de Dakar.
Celle-ci est une militante féministe, engagée notamment à travers la plateforme d'information à destination des femmes qui s'intitule Mousso, Sortir de l'ombre. Dans notre entretien Fatoumata Bernardette Sonko constate que de nombreuses femmes sénégalaises considèrent la violence domestique comme une forme de "correction” légitime.
Elle dénonce l'idée que la femme serait la propriété de son époux, et aussi le fait que les Sénégalaises sont éduquées à se taire et à subir les violences en silence.
DW : Fatoumata Bernadette Sonko, vous êtes enseignante au Cesti, qui est l'école de journalisme de Dakar, au sein de l’université Cheikh Anta Diop, et vous êtes une militante féministe.
Vous connaissez bien le sujet puisque vous avez écrit un livre qui s'appelle « Femmes sous silence, une fabrique du patriarcat ».
Donc, si on regarde les chiffres au Sénégal en matière de violences conjugales, et là, je vais parler d'un point très particulier qui est une violence acceptée, c'est-à-dire qu’il y a environ 40 % des femmes sénégalaises interrogées qui considèrent que leur mari a le droit de les battre dans certains cas.
Est-ce qu'on a une acceptation de cette violence par les femmes sénégalaises aujourd'hui ? Ou, au contraire, est ce que les mentalités sont en train de changer ?
Fatoumata Bernadette Sonko : En fait, je ne dirais pas acceptation, je vais plutôt vous dire que les violences sont un problème social et culturel, avec, en toile de fond, l'idée qu'il est normal de s'en prendre aux femmes en toute impunité.
Quand je dis en toute impunité, ça veut dire que c'est une société qui est bâtie sur des fonds patriarcaux. Et la définition de la violence, la perception de la violence, je dirais bien, est vraiment différente de, par exemple, la définition que nous, on donnerait, par exemple, à l'université.
Parce que depuis trois ans, je travaille sur la perception des violences un peu partout au Sénégal, en milieu urbain et en milieu rural, auprès des femmes, et vous seriez vraiment étonné d'avoir leur définition de la violence, parce que la plupart des femmes vont vous dire que c'est une forme de correction. C'est une forme de correction que le mari inculque à sa femme.
DW : Est-ce qu'on a une différence aujourd'hui entre les villes et les campagnes sur cette question ?
Fatoumata Bernadette Sonko : Personnellement, d'après mes enquêtes, je dirais qu'il n'y a pas une grande différence. Donc, il y a une forme d'acceptation que le mari peut corriger son épouse.
Quand on définit la femme et l'homme, par exemple dans le contexte sénégalais, on va les définir dans le cadre du mariage et dans le cadre du mariage le mari, l'époux, est l'autorité.
Donc, vous allez voir, la socialisation différenciée fait que tout ce qui arrive, par exemple dans le ménage, la plupart du temps, reste dans le ménage.
DW : Qu'est-ce qu'on fait aujourd'hui au Sénégal pour modifier les mentalités, pour permettre aux femmes de parler, ou pour entraîner une meilleure prise de conscience auprès des hommes ?
Fatoumata Bernadette Sonko : Il y a beaucoup de mobilisations de femmes, il y a beaucoup de mobilisations des associations féministes également, mais ce n'est pas suffisant du tout. Vous savez, dans l'imaginaire social, quand on définit la femme et l'homme, c'est vraiment dans le cadre du mariage. Et là aussi, il y a toute une sémantique qui accompagne le mariage.
Et cette sémantique, si on la dissèque, elle est d'une violence symbolique envers les femmes, l'épouse est considérée comme le bien de son époux. Et quand vous regardez bien, c'est comme son meuble. Ça veut dire qu'il peut en disposer comme il veut.
DW : Alors, il y a une situation qu'on retrouve très souvent, pas uniquement au Sénégal, c'est que la majorité des femmes victimes de violences physiques et ou sexuelles se réfugient dans le silence. Elles vont rarement, par exemple, porter plainte.
Elles vont rarement aller voir un avocat, allez voir la police et si elles se confient, c'est au sein de la famille et parfois même au sein de leur belle-famille, la famille de leur mari qui est leur bourreau. Comment fait-on pour essayer, là encore, de faire changer les mentalités pour aider ces femmes à parler ?
Fatoumata Bernadette Sonko : Cela va passer par l'éducation parce que comme je vous l'ai dit, la socialisation différenciée fait que l’attente de la société envers les femmes, c'est comment réussir sa vie conjugale, Ça veut dire comment trouver un bon mari, comment s'occuper de son mari.
Dans ce contexte, les femmes sont biberonnées au silence. Elles sont éduquées à se taire, à subir tout ce qu'elles vivent dans leur ménage pour ne pas briser le ménage.
Parce que le mariage, ici, avant tout, ce sont deux familles qui se marient d'abord, avant les individus, et le mariage est une institution qui donne une respectabilité sociale à la femme. Qui que vous soyez, si vous n'êtes pas mariée, vous êtes considérée comme une femme incomplète.
Dans le contexte sénégalais, il y a ce qu'on appelle le sout oura. Ça veut dire : il faut avoir de la pudeur. C'est la discrétion. Le linge sale se lave en famille. Il faut tout cacher, on va régler tout en famille.
Donc, c'est très difficile pour les femmes de sortir pour parler de leurs problèmes. Quelques femmes ont essayé de dénoncer leurs bourreaux et elles se sont retrouvé bourreaux. Ça veut dire qu’elles ne sont plus les victimes, mais le tribunal populaire, le tribunal des réseaux sociaux en ont fait des bourreaux.
Il y a eu des femmes qui ont eu le courage d'aller porter plainte. Mais avant même de retourner à la maison, leur belle-famille a sorti leurs bagages dans la rue pour leur dire de partir parce qu'elles voulaient envoyer leur fils en prison.