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Le flou sur la perspective d'une trêve au Soudan

7 novembre 2025

Les forces paramilitaires des FSR ont accepté unilatéralement un accord de trêve, alors que la situation humanitaire est dramatique au Soudan.

Une tente abritant des déplacés couchés sur des matelas.
Depuis le 26 octobre et la prise d'El-Facher, l'Onu a fait état de massacres, viols, pillages et déplacements massifs de population.Image : Mohamed Jamal/REUTERS

Alors que les violences et les atrocités commises par les Forces de soutien rapide (FSR) contre les civils au Soudan semblent ne connaître aucune limite, le groupe paramilitaire dirigé par le général Mohamed Hamdan Dagalo a déclaré ce jeudi (06.11) qu'il était prêt à respecter une trêve humanitaire de trois mois.

"En réponse aux aspirations et aux intérêts du peuple soudanais, les FSR affirment leur accord pour conclure la trêve humanitaire proposée par les pays du Quad", ont-ils affirmés dans un communiqué.

Les "pays du Quad" réunissent les États-Unis, l'Égypte, les Émirats arabes unis (EAU) et l'Arabie saoudite. Ensemble, ils ont élaboré un plan pour l'avenir du Soudan : la trêve de trois mois doit être suivie d'un cessez-le-feu et d'un processus politique.

En face, les Forces armées soudanaises (FAS), n'ont pas encore fait de commentaire, alors que leur chef, le général Abdel Fattah al-Burhan, avait déjà rejeté cette proposition du Quad.

Plus tôt cette semaine, les FAS avaient rejeté une proposition de trêve proposée par les États-Unis. Le ministre de la Défense, Hassan Kabroun, a remercié "l'administration Trump pour ses efforts et ses propositions pour parvenir à la paix", mais a ajouté que "les préparatifs pour la bataille du peuple soudanais sont en cours".

Reste que, si les FSR tiennent parole, une trêve pourrait enfin permettre de répondre aux besoins humanitaires sans précédents au Soudan. 

Près de la moitié de la population a faim

La guerre civile déclenchée en avril 2023 entre les paramilitaires et l'armée régulière a en effet donné lieu à la pire crise humanitaire et de déplacés au monde, selon les organisations humanitaires. Le conflit aurait fait plus de 140.000 morts, les infrastructures du pays riche en or sont en ruines, la famine, la faim et les maladies se propagent. Des millions de personnes ont trouvé refuge dans les pays voisins ou sont déplacées à l'intérieur du Soudan.

Le département d'Etat américain a appelé jeudi les deux parties à finaliser la trêve.Image : AFP/Getty Images

Selon le Cadre intégré de classification de la sécurité alimentaire (IPC), plus de 21 millions de personnes, soit 45 % de la population, sont actuellement confrontées à des niveaux élevés d'insécurité alimentaire aiguë (phase 3 de l'IPC ou supérieure), dont 375 000 personnes dans la phase 5 de l'IPC (famine et catastrophe humanitaire) et 6,3 millions de personnes dans la phase 4 de l'IPC (urgence humanitaire).

"Les organisations d'aide internationales continuent de faire face à des défis majeurs pour atteindre les personnes touchées par le conflit au Soudan", constate Michelle D'Arcy, directrice pour le Soudan au sein de l'organisation Norwegian People's Aid. Elle appelle à renforcer le soutien aux intervenants locaux qui connaissent leurs communautés et sont les mieux placés pour fournir une aide rapide et vitale.

Comment interpréter l'accord de trêve ?

Selon Michelle D'Arcy, les Forces armées soudanaises ont utilisé les récents massacres de civils perpétrés par les RSF à El-Facher, la capitale régionale du Darfour, pour détourner l'attention de la guerre ailleurs dans le pays."Il y a aussi beaucoup de politisation et de pression de la part de l'armée", a-t-elle expliqué à DW. 

De plus, Hager Ali, chercheuse au groupe de réflexion allemand GIGA Institute for Global and Area Studies, doute de la sincérité des FSR à vouloir respecter une trêve. Pour elle, "les FSR se sont servis des processus de médiation passés pour se présenter comme plus coopératifs que l'armée devant la communauté internationale."

"Les combattants des FSR ne suivent pas les règles d'engagement et ne respectent pas les lois de la guerre", ajoute-t-elle. "N'importe quel combattant peut blesser arbitrairement des civils."

Le devoir de rendre des comptes

Ainsi, pour les organisations humanitaires internationales il est essentiel de tenir les paramilitaires responsables de ses atrocités. 

"Un éventuel cessez-le-feu pourrait être un premier pas, mais le peuple soudanais a besoin d'une pression diplomatique et politique maximale sur les parties belligérantes pour mettre fin aux atrocités et permettre l'accès à la population souffrante", a expliqué à la DW Mathias Mogge, secrétaire général de l'organisation humanitaire allemande Welthungerhilfe.

El-Facher était le dernier verrou stratégique manquant aux paramilitaires pour faire main basse sur le Darfour.Image : Vantor/AFP

Des dizaines de témoignages de civils ayant réussi à fuir et les images satellite attestent de meurtres, montrent des fosses communes et d'autres atrocités depuis que les Forces de soutien rapide ont pris le contrôle d'El-Fasher fin octobre.

"Avant d'arriver au camp de réfugiés, nous avons dû endurer la faim, la soif, les coups et nous avons été volés par les FSR", raconte Adam, un survivant, à la DW après son arrivée dans un camp de réfugiés à Tawila, une ville située dans le sud-ouest d'El-Facher. "À un poste de contrôle, ils nous ont retenus pendant quatre jours. Nous avons été battus et ils ont pris tout ce que nous possédions, nos téléphones et notre argent."

À l'heure actuelle, il est toujours impossible de parler aux survivants encore présents à El-Facher, car les FSR privent les habitant d'un accès à l'internet. Les images aériennes sont le seul moyen de surveiller la crise actuellement, explique à l'AFP Nathaniel Raymond, du Laboratoire de recherche humanitaire de l'Université de Yale, l'institut qui a analysé les images satellites d'El-Facher.

Ses collaborateurs "recensent les corps entassés et mesurent les piles au fur et à mesure qu'elles s'étendent davantage". La prochaine étape consistera à retracer "le passage de la phase de meurtre à l'élimination par son auteur", précise Nathaniel Raymond, se demandant s'ils "vont creuser des tranchées, mettre le feu aux corps ou le jeter à l'eau ?"

Des sanctions comme prochaine étape

Laetitia Bader, directrice pour la Corne de l'Afrique à Human Rights Watch, considère que les sanctions contre les dirigeants des FSR comme une prochaine étape cruciale, malgré la proposition de cessez-le-feu humanitaire.

"Le Conseil de sécurité de l'Onu a le mandat d'appliquer des sanctions contre les dirigeants des paramilitaires, et il doit agir en conséquence." Selon Laetitia Bader, les Etats devraient également imposer des sanctions personnelles aux leaders des FSR.

"Il doit y avoir des conséquences politiques du soutien aux FSR, ainsi que des critiques publiques de ce qui a été un soutien militaire continu des Émirats arabes unis envers les Forces de soutien rapide", a-t-elle ajouté. 

Le Soudan est ensanglanté depuis avril 2023 par une lutte pour le pouvoir opposant l'armée du général Abdel Fattah Al-Burhane aux Forces de soutien rapide de son ancien adjoint, Mohamed Hamdane Daglo.Image : Rapid Support Forces (RSF)/AFP

Bien qu'Abu Dhabi ait farouchement nié tout soutien aux FSR, il existe des preuves sous la forme d'armes et de munitions d'origine émiratie.

Les Forces armées soudanaises sont quant à elles soutenues par l'Égypte et d'autres pays de la région.

Les deux camps de la guerre ont déjà été sanctionnés par l'administration américaine sortante de Joe Biden. Selon les analystes, les sanctions américaines ont eu jusqu'à présent des conséquences plutôt symboliques.

Édité par : Carla Bleiker