Après Khamenei, l’Iran vacille entre chaos et continuité
2 mars 2026
Le guide suprême, figure centrale du régime depuis plus de trois décennies, laisse derrière lui un système politique fragilisé, un appareil sécuritaire sous tension et une région déjà traversée par de multiples crises. Le pays se retrouve désormais face à une question cruciale : s’agit‑il d’un simple changement d’homme, ou d’un moment potentiellement fondateur pour une refonte du pouvoir ?
Un processus de succession institutionnel mais lourd d’enjeux
Selon la Constitution iranienne, c’est l’Assemblée des experts, un collège de 88 religieux chiites, qui doit désigner le prochain guide suprême. Trois noms dominent les discussions : l’ancien président Hassan Rohani, réputé pragmatique ; Mojtaba Khamenei, fils du défunt guide et proche des Gardiens de la Révolution ; et Hassan Khomeini, héritier de la dynastie fondatrice de la République islamique.
Dans l’opposition, souvent fragmentée, le nom de Reza Pahlavi, fils de l’ancien chah renversé en 1979, circule également, sans que son retour en Iran ne paraisse réaliste dans le contexte actuel.
En attendant, la direction du pays est confiée à un trio composé du président de la République, du chef du pouvoir judiciaire et d’un représentant du Conseil des gardiens. Cette solution temporaire préserve la continuité institutionnelle, mais ne répond pas à l’interrogation centrale : quelle forme prendra le système après Khamenei ?
Une mort sans précédent, un moment délicat
Pour plusieurs spécialistes de l’Iran, la situation est inédite. Si la disparition d’un dirigeant âgé de 86 ans n’est pas surprenante en soi, les circonstances, la mort d’un chef d’État en exercice dans une frappe ciblée, constituent un événement sans équivalent récent. Elles renforcent la dimension explosive du moment, à l’intérieur comme à l’extérieur du pays.
Selon les analystes, Téhéran avait anticipé la question de la succession. Mais la manière dont Khamenei a trouvé la mort confère à la transition une dimension politique et symbolique nouvelle, potentiellement déstabilisatrice.
Les Gardiens de la Révolution, plus que jamais au centre du jeu
La question de la succession ne peut être dissociée du rôle des Gardiens de la Révolution, véritable colonne vertébrale du régime. Malgré la mort de leur commandant, Mohammad Papkur, ces forces politico‑militaires conservent d’immenses leviers : armement, économie, réseaux intérieurs et extérieurs, services de renseignement indépendants.
L’appel du président américain Donald Trump, exhortant les Gardiens à déposer les armes, a été accueilli par un scepticisme quasi unanime chez les experts. Les Gardiens, qui n’ont jamais connu de défections significatives, n’auraient rien à gagner à un tel geste et tout à perdre : influence politique, pouvoir économique, contrôle idéologique.
Un avenir conditionné par Washington et les dynamiques régionales
La suite des événements pourrait dépendre en grande partie de la stratégie américaine. Des frappes ciblées supplémentaires contre les infrastructures militaires iraniennes sont jugées plausibles par certains spécialistes, ce qui pourrait entraîner des contre‑attaques de Téhéran et accélérer une spirale régionale dangereuse.
D’autres estiment que les secousses internes pourraient conduire à un renforcement du rôle des institutions sécuritaires au détriment des structures civiles. Une militarisation accrue du système n’est pas à exclure, surtout dans un contexte de confrontation extérieure.
Un changement de régime improbable
Malgré l’intensité de la crise, un renversement total du régime paraît peu probable. La plupart des observateurs privilégiant l’idée d’une redistribution interne du pouvoir plutôt qu’un bouleversement complet. L’opposition, affaiblie et divisée, peine à incarner une alternative crédible. Quant à la population, si elle a exprimé ces dernières années un désir profond de changement, elle reste confrontée à un appareil répressif puissant et à une communauté internationale qui, souvent, ne tient pas ses promesses.
D’éventuels candidats pragmatiques, comme Hassan Rohani, pourraient accéder au poste de guide suprême, mais cela signifierait davantage une reconfiguration interne qu’une transformation du système.
Le pays à la croisée des chemins
Les aspirations au changement existent bel et bien en Iran, parfois sous la forme d’un appel à un référendum sur la future organisation politique du pays. Mais leur concrétisation dépendra largement du comportement des Gardiens de la Révolution, qui contrôlent les principaux leviers du pouvoir.
Pour certains analystes, le moment pourrait être propice à une ouverture ou à des réformes limitées. Pour d’autres, une intensification des frappes extérieures et une militarisation intérieure risquent au contraire de refermer durablement la parenthèse d’incertitude ouverte par la mort de Khamenei.
Au-delà de la succession, c’est l’avenir même du système politique iranien qui se joue : entre continuité et rupture, entre militarisation renforcée et aspirations populaires à un changement profond. Si la mort d’Ali Khamenei constitue un choc sans précédent, rien ne garantit qu’elle débouchera sur l’évolution structurelle qu’une large partie de la population espère depuis des années.