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ConflitsRussie

Pourquoi la Russie ne vient pas à la rescousse de l'Iran ?

Lisa Louis | Shamil Shams | Carole Assignon
5 mars 2026

Téhéran ne peut pas compter pour le moment sur le soutien militaire de Moscou face aux frappes américaines et israéliennes.

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Moscou est l'un des rares mais aussi des plus fidèles alliés de TéhéranImage : Kristina Kormilitsyna/Sputnik/AP Photo/picture alliance

Au sixième jour de la guerre au Moyen-Orient, le Kremlin a indiqué que l'Iran, proche allié de Moscou frappé par des bombardements israélo-américains massifs, n'avait pas demandé à la Russie d'aide militaire.

"Il n'y a eu aucune demande de la part de l'Iran", a indiqué le porte-parole de la présidence russe, Dmitri Peskov, lors de son briefing quotidien, en réponse à une question pour savoir si la Russie avait l'intention de livrer des armes à Téhéran.

Quelques heures seulement après les premiers bombardements israéliens et américains sur Téhéran samedi, la Russie avait publié une déclaration sans équivoque. Son représentant permanent auprès de l'ONU, Vassili Nebenzia, avait qualifié ces attaques d'"acte d'agression armée non provoqué contre un État membre de l'ONU, souverain et indépendant. "

Moscou est l'un des rares mais aussi des plus fidèles alliés de Téhéran, et un effondrement possible du régime iranien pourrait porter un coup dur à ses intérêts géopolitiques et économiques.

Partenariat russo-iranien

Moscou et Téhéran coopèrent sur plusieurs projets économiques vitaux pour la Russie selon Nikita Smagin, expert indépendant basé en Azerbaïdjan et spécialiste de la Russie et du Moyen-Orient.

Il explique que "le corridor de transport Nord-Sud en est un exemple, d'autant plus que la Russie a été coupée de ses voies de transit traditionnelles après le début de son invasion à grande échelle de l'Ukraine en février 2022". La Russie, l'Inde et l'Iran ont signé en 2000 un accord portant sur un réseau multimode de 7 200 kilomètres (4 473 miles), qui traversera également l'Azerbaïdjan. Selon le Gulf Research Center, un groupe de réflexion basé en Arabie saoudite, le projet est achevé à 75 %.

L'Iran joue également un rôle crucial dans l'effort de guerre russe, notamment en fournissant des drones Shahed depuis 2023. Ces drones ont profondément modifié le cours de la guerre en Ukraine, explique Julian Waller, analyste au sein du programme d'études russes du Center for Naval Analyses (CNA), un groupe de réflexion américain.

" L'Iran a été utile à l'effort de guerre russe, même si la production [de drones] est désormais largement internalisée par la Russie, qui a ainsi pu en améliorer la conception ", a déclaré Julian Waller à la DW.

L'Iran aide la Russie dans sa guerre en Ukraine notamment en fournissant des dronesImage : Iranian Army Office/ZUMA/IMAGO

La Russie aurait également partagé des renseignements avec l'Iran et lui aurait fourni des missiles et des munitions. " Le partenariat entre la Russie et l'Iran n'est toutefois pas une question d'idéologie – les responsables politiques russes n'apprécient guère l'Iran ", selon Smagin, "mais ils considèrent Téhéran comme un partenaire stratégique fiable, car les deux pays sont soumis à des sanctions internationales – contrairement à la Turquie ou à l'Égypte qui pourraient cesser leurs échanges commerciaux avec la Russie sous la pression occidentale. "

Grégoire Roos, directeur pour l'Europe et la Russie au sein du think tank londonien Chatham House, estime que Téhéran est même devenu, dans une certaine mesure, le mentor de Moscou. Selon lui " l'Iran possède une expérience considérable en matière de contournement des sanctions internationales depuis de nombreuses années et conseille la Russie sur la manière de les contourner. "

Une erreur de calcul de l'Iran ?

Les experts semblent s'accorder sur le fait qu'il est peu probable que la Russie intervienne activement dans la guerre israélo-américaine en cours contre l'Iran.

"Les deux pays ne sont pas des alliés défensifs", explique Julian  Waller. Cela pourrait également s'expliquer par un pacte de non-agression informel avec Israël que la Russie aurait conclu, selon certains analystes. Selon Mojtaba Hashemi, expert en relations internationales et analyste politique, Téhéran attendait néanmoins un soutien politique et militaire concret de Moscou. " Cela impliquait un renforcement de la coopération militaro-technique, le partage de renseignements et l'envoi d'un message de dissuasion clair à ses ennemis – et non un simple soutien verbal ", a déclaré l'expert à la DW, ajoutant que le régime iranien s'était trompé dans ses calculs.

"La Russie et la Chine ont des problèmes plus importants à régler. Leur soutien a été du même ordre que celui qui, jusqu'à présent, a fourni à la République islamique de nombreuses armes et des moyens de répression ", affirme Mojtaba Hashemi.

Mohammad Ghaedi, maître de conférences à l'Université George Washington, estime quant à lui que l'absence de soutien de la Russie n'a pas surpris les dirigeants iraniens. Le scepticisme à l'égard de Moscou est ancré depuis longtemps à Téhéran. Comme l'a déclaré l'ancien président iranien Mahmoud Ahmadinejad : "La Russie a toujours trahi la nation iranienne." Le président Massoud Pezeshkian, après la guerre des douze jours (juin 2025), a quant à lui constaté que "les pays que nous considérions comme des amis ne nous ont pas aidés pendant la guerre."

Avantages et inconvénients d'une guerre contre l'Iran pour Moscou

Selon Grégoire Roos, de Chatham House, une guerre prolongée contre l'Iran pourrait présenter des avantages pour Moscou. " Le président ukrainien Volodymyr Zelensky serait moins médiatisé, car tout tournerait autour de l'Iran et du risque d'escalade " explique-t-il .

De plus ajoute-t-il, "Washington ne pourrait pas se permettre de soutenir un autre front, tant sur le plan diplomatique que militaire, et la hiérarchie des priorités s'orienterait naturellement vers le Moyen-Orient."

La Russie pourrait également en tirer des avantages économiques.L'Iran a largement fermé le détroit d'Ormuz, par lequel transite 20 % du pétrole et du gaz mondial. Depuis, les prix du pétrole et du gaz ont flambé.

L'Iran a largement fermé le détroit d'OrmuzImage : Ahmad Halabisaz/XinHua/dpa/picture alliance

"Si les prix du pétrole et du gaz restaient élevés pendant des mois, voire une année, ce serait un avantage considérable pour la Russie, exportatrice de pétrole et de gaz ", a déclaré Julian Waller, du think tank CNA, ajoutant que le Kremlin pourrait alors baisser les impôts intérieurs qui ont servi à financer la guerre.

Néanmoins, la chute possible du régime iranien constituerait un revers majeur pour la Russie car, Moscou aime se présenter comme une grande puissance, selon Grégoire Roos. Il explique que "la Russie a fait partie d'un groupe de pays – comprenant l'Iran, la Syrie et la Chine – qui aspirent à remplacer l'ordre mondial occidental par un monde multipolaire. Mais ce groupe ne s'est jamais réduit aussi rapidement, ce qui signifie une perte d'influence considérable pour la Russie dans sa zone d'influence eurasienne."

L'alliance russo-iranienne va-t-elle perdurer ?

Mojtaba Hashemi estime que le manque de soutien de la Russie à l'Iran risque de rompre leurs relations.Il explique que : "La Russie et la Chine ont largement utilisé l'Iran comme monnaie d'échange géopolitique avec l'Occident. Si le régime actuel s'affaiblit davantage, Moscou cherchera probablement à obtenir des garanties du prochain gouvernement iranien plutôt que d'investir dans un système en déclin. La Chine cherche également à obtenir des concessions du prochain gouvernement pour maintenir au moins une partie de son influence. Cependant, les deux pays savent que leurs relations avec l'Iran après la chute de la République islamique seront très différentes."

Selon Mohammad Ghaedi, de l'université George Washington, le régime iranien actuel souhaiterait maintenir des liens étroits avec Moscou, compte tenu de ses relations tendues avec l'Occident. "Il est peu probable que Téhéran prenne le risque de perdre ce partenariat, d'autant plus que la Russie dispose d'un droit de veto au Conseil de sécurité de l'ONU."

Reportage supplémentaire par Niloofar Gholami (DW Farsi).
Édité par : Srinivas Mazumdaru

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