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ReligionsTurquie

Musulmanes et féministes : le combat des femmes en Turquie

Ceyda Nurtsch | Carole Assignon
10 juin 2026

En Turquie, les féministes musulmanes luttent, en s'appuyant sur des arguments religieux, contre la violence et la discrimination et pour l'égalité des droits.

Des femmes musulmanes en train de prier
Une femme peut-elle être musulmane et féministe à la fois ? Aux yeux de beaucoup, ces deux identités s'excluent mutuellement.Image : Murat Kocabas/SOPA Images/Sipa USA/picture alliance

En Turquie, les féministes laïques ont longtemps revendiqué le monopole de la définition de ce à quoi doit ressembler une féministe et des thèmes dont elle doit se préoccuper. De leur côté, ce sont principalement des hommes musulmans qui ont défini ce qu'est, à leurs yeux, une femme musulmane.

Hatice Kübra voit les choses autrement : pour elle, l'islam et le féminisme ne sont pas contradictoires, mais leur alliance constitue un complément indispensable tant pour le discours islamique que pour le discours féministe. Cette universitaire et professeure d'anglais de 36 ans fait ainsi partie d'un groupe de femmes en Turquie qui se considèrent comme des féministes musulmanes.

"Je me suis demandé ce que je dirais un jour à mes enfants s'ils me demandaient : "Qu'as-tu fait, au juste, alors que la situation dans notre pays ne cessait de se détériorer ?", explique Kübra pour décrire le moment qui l'a poussée à s'associer à des femmes partageant les mêmes idées. La politique de plus en plus répressive menée par le président Recep Tayyip Erdogan – en particulier après les manifestations de Gezi en 2013 et le référendum constitutionnel de 2017 – a influencé sa décision de rejoindre les initiatives "Femmes musulmanes contre la violence" et "Femmes dans les mosquées".

Il est souvent reproché au Président Recep Tayyip Erdogan de mener une politique de plus en plus répressive.Image : Mehmet Ali Ozcan/Anadolu Agency/IMAGO

Contre l'interprétation patriarcale de l'islam

En 2018, Hatice Kübra a fondé avec d'autres militantes "Havle", une organisation non gouvernementale (ONG) qui se présente comme la première association féministe musulmane de Turquie. "Havle" signifie "force" en arabe et fait référence à la 58e sourate du Coran, "La Femme en détresse", dans laquelle une femme s'adresse à Dieu alors qu'elle est maltraitée par son mari – et dont les prières sont exaucées.

L'association d'Istanbul se veut d'une part un réseau de solidarité au sein duquel les femmes, principalement musulmanes, peuvent échanger. D'autre part, elle lutte contre l'interprétation patriarcale de l'islam en déconstruisant les arguments prétendument religieux utilisés pour imposer des normes et des pratiques sociales.

Aborder les problèmes

Hatice Kübra donne un exemple concret : "Le mariage des jeunes filles est un problème majeur. Certains milieux politiques le justifient souvent par des arguments religieux. Nous avons mené une enquête qui a révélé que seulement 2 % des personnes ayant marié leurs enfants de moins de 15 ans l'ont fait pour des raisons religieuses."

Ce sont surtout des raisons financières ou la crainte des relations sexuelles hors mariage qui ont joué un rôle. "On se réfère sans cesse à notre enquête", explique Hatice Kübra. Des ateliers respectueux des sensibilités religieuses destinés aux mères et portant sur l'éducation sexuelle de leurs filles font également partie du travail de "Havle". "Ce sont tous des domaines que les féministes laïques laissent de côté", souligne la féministe musulmane.

Promotion du féminisme local

Un autre aspect important est la promotion de ce qu'on appelle le "féminisme local". "Dans les milieux religieux ou conservateurs, le féminisme est souvent considéré comme une invention occidentale, étrangère à notre culture et à nos valeurs. Nous pensons que cette conception est erronée. Le féminisme peut prendre différentes formes."

Lorsque les militantes de Femen mènent une action au cours de laquelle les participantes sont nues, cela est considéré comme du féminisme, poursuit Hatice Kübra. "Or, le refus d'une femme, par exemple en France, d'ôter son voile peut être une attitude tout aussi féministe. Nous sommes opposées à l'idée que des féministes blanches doivent venir nous sauver, nous, les femmes de couleur, des hommes de couleur. Nous sommes aussi des féministes, personne n'a besoin de nous sauver. Et si c'était le cas, nous le ferions nous-mêmes."

Trouver ses propres solutions

Il s'agit de trouver ses propres solutions face à la discrimination de genre, aux inégalités dont sont victimes les filles ou aux féminicides. Dans ce cadre, "Havle" entretient des échanges intenses avec d'autres ONG, comme "Spod", qui milite pour les droits des personnes LGBTQ+ et organise des campagnes telles que "Le VIH n'est ni un péché ni une punition".

Les militantes sont souvent confrontées à l'hostilité, en particulier sur les réseaux sociaux, raconte Hatice Kübra : "Il y a beaucoup de gens – je pense que ce sont surtout des hommes – qui pensent détenir la seule interprétation acceptable de l'islam. Mais en tant que musulmanes, nous avons aussi le droit d'adopter une position sur notre foi", dit-elle.

Pour des militantes comme Hatice Kübra, être musulmane et féministe n'est pas contradictoire.Image : Hatice Kübra

De mères au service de la communauté aux féministes musulmanes

Les militantes musulmanes n'ont pas toujours affiché cette assurance. Les débuts du mouvement remontent aux années 1980. Parallèlement au mouvement féministe laïc et dans le sillage de la montée en puissance de l'islam politique, des femmes musulmanes se sont regroupées au sein des premières organisations. Ces femmes refusaient l'appellation de "féministes" : pour elles, le féminisme était un concept d'inspiration occidentale. Elles se qualifiaient plutôt de  mères au service de la communauté et abordaient des thèmes tels que la notion d'honneur ou les injustices qu'elles subissaient au sein de leur communauté, dans un cadre islamique.

De plus, elles luttaient pour une plus grande visibilité dans l'espace public. En particulier après le "coup d'État postmoderne" du 28 février 1997, lorsque l'armée turque a contraint le gouvernement islamiste dirigé par Necmettin Erbakan à signer des mesures laïques de grande envergure – et qu'il a été interdit aux femmes de porter le voile dans les bâtiments publics. Les militantes musulmanes n'ont pas reçu de soutien de la part des femmes laïques.

Combattre le patriarcat à l'aide d'arguments religieux

La génération actuelle de femmes musulmanes s'exprime de manière plus forte et plus directe dans sa critique du patriarcat. Elles remettent en cause l'interprétation patriarcale de leur religion et avancent des arguments religieux contre les inégalités de traitement, la violence à l'égard des femmes ou les mariages d'enfants, afin de lutter de manière argumentée contre les dysfonctionnements au sein du discours islamique.

Il existe aujourd'hui dans tout le pays de nombreuses organisations, associations et initiatives qui poursuivent les mêmes objectifs que "Havle". Leur nombre ne cesse de croître. Malgré les restrictions croissantes des libertés de la société civile sous une politique de plus en plus autoritaire en Turquie, Hatice Kübra envisage l'avenir avec optimisme.

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