1. Aller au contenu
  2. Aller au menu principal
  3. Voir les autres sites DW

Jean-Marc Ayrault: "Le Traité aurait pu être plus ambitieux"

23 janvier 2019

L'ex-Premier ministre français explique à la DW pourquoi il se réjouit de la signature d'un nouveau traité franco-allemand. Mais pourquoi il est aussi déçu par le texte signé par Emmanuel Macron et Angela Merkel.

USA Frankreichs Außenminister Jean-Marcv Ayrault in New York UN Hauptquartier
Image : picture-alliance/dpa/D. Van Tine

'Une réunion annuelle des parlementaires, ce n'est pas la révolution' - MP3-Stereo

This browser does not support the audio element.

Interview avec Jean-Marc Ayrault.

Ancien Premier ministre et ex-ministre français des Affaires étrangères, il est aussi un ancien professeur d'allemand.

Aujourd'hui, Jean-Marc Ayrault est secrétaire-général de la Fondation Jean-Jaurès. Pour écouter l'interview qu'il a accordée à la DW, cliquez sur la photo ci-dessus.

***

DW : Aujourd'hui, en tant qu'ancien Premier ministre, qu'ancien chef de la diplomatie française et aussi en tant qu'ancien professeur d'allemand, comment réagissez-vous à la signature de ce nouveau traité franco-allemand, à Aix-la-Chapelle?

Jean-Marc Ayrault : Cela nous rappelle avec grande émotion le traité de paix signé par le général de Gaulle et le chancelier Adenauer qui a marqué la relation franco-allemande pendant une cinquantaine d'années. Ce qui est considérable, qui a installé durablement une relation particulière entre la France et l'Allemagne. La réconciliation d'abord et puis la construction de l'Europe. C'est cet état d'esprit-là. C'est cet acquis-là qu'il faut préserver et qui est l'enjeu de ce nouveau traité.

Angela Merkel et Emmanuel Macron, mardi matin, à Aix-la-ChapelleImage : picture alliance/dpa/F. Gambarini

DW : A quoi ça sert, aujourd'hui, en 2019, un nouveau traité, alors qu'il existe le traité de l'Elysée depuis 1963 ?

Jean-Marc Ayrault : C'est l'occasion de réaffirmer cette relation nécessaire à la construction de l'Europe qu'est la relation franco-allemande. Je sais que ça ne va pas de soi ; y compris en Allemagne il y a débat, il y a discussion : faut-il poursuivre dans la voie tracée par De Gaulle et Adenauer, empruntée par Giscard et Schmidt puis renforcée par Kohl et Mitterrand ?

"Quand l'Allemagne et la France n'avance pas, toute l'Europe piétine"

Jean-Marc Ayrault : On se rappelle la chute du Mur, la fin de l'Union soviétique et la réunification de l'Allemagne. Aujourd'hui, il y a des gens qui pensent que c'est une histoire du passé, que maintenant on est une Europe à 27 après le départ des Britanniques et que ça doit se faire dans cet ensemble-là sans qu'il y ait forcément une approche particulière entre la France et l'Allemagne. Mais je pense que ce serait une erreur car même si la France et l'Allemagne n'ont pas vocation à diriger l'Europe à elles deux, on sait bien que quand l'Allemagne et la France n'avancent pas et ne progressent pas, c'est l'ensemble de l'Europe qui patine et qui piétine.

C'est vraiment un enjeu très important aujourd'hui où on est dans un contexte international de grande incertitude, de grande instabilité avec la position américaine qui remet en cause le multilatéralisme qui lui aussi est en crise. La crise démocratique touche de nombreux pays. Et puis les grands défis sociaux et environnementaux. On a besoin d'une Europe beaucoup plus forte. Et si l'Allemagne et la France ne s'engagent pas davantage, alors ça ne se fera pas.

Image : picture-alliance/blickwinkel/McPhoto

DW: Ce nouveau traité d'Aix la Chapelle qu'est-ce qu'il apporte réellement de neuf ?

Jean-Marc Ayrault : Ce n'est pas une révolution. On pourrait même dire qu’il aurait pu être plus ambitieux. Il apporte un état d'esprit. Il apporte une réaffirmation. Maintenant j'ai quelques regrets en particulier sur l'Europe que j'attendais quelque chose de beaucoup plus fort. Entre le discours de la Sorbonne de septembre 2017 du président Macron et les attentes et les réponses. Il y a quand même un fossé... Ce n'est pas ce que j'aurais attendu.

DW : Qu’auriez-vous attendu ou souhaité ?

Jean-Marc Ayrault : J’aurais attendu que la France et l'Allemagne disent : "On est dans une étape historique nouvelle et il ne faut pas manquer ce rendez-vous. L'Europe ce n'est que 7 % de la population mondiale et cela n'ira pas en s'améliorant. Et dans une crise mondiale du multilatéralisme, il faut que l'Europe s'affirme non seulement économiquement mais qu’elle s'affirme aussi politiquement comme une puissance, comme un acteur incontournable de la scène mondiale."

Commentaire: Un printemps franco-allemand, par Christian F. Trippe

DW : Toutefois le traité instaure aussi un rapprochement encore plus concret des deux Parlements par exemple, ou davantage de collaboration au sein des Nations Unies.

Jean-Marc Ayrault : Oui mais par expérience, je crois que ce n'est pas suffisant. Ce n’est pas seulement parce que les parlementaires vont se réunir quelques fois par an dans une assemblée de 50 qu’on va faire la révolution. Je pense que c'est surtout une impulsion des chefs d'Etat et de gouvernement. Ce qui veut dire un engagement des grandes formations politiques beaucoup plus fort et beaucoup déterminé.

N'oublions pas que, comme partout en Europe - ça vaut pour la France et ça vaut pour l'Allemagne - nous sommes confrontés à des crises politiques internes. Pour la France, avec la crise sociale et les "gilets jaunes", mais aussi en Allemagne, avec des hésitations sur le modèle politique et la montée de l'extrême-droite. Face à cette situation, nous avons le devoir d'être ambitieux et il faut qu'on soit audacieux pour être ambitieux. Peut être que ça manque un peu. Même si je considère que c'est une étape positive. Elle aurait pu être plus audacieuse.

Tobias Bütow: "La jeunesse d'Europe pense plus européen que ce qu'on croit"

DW : Justement il y a aussi le volet social qui est évoqué dans le traité.

Jean-Marc Ayrault : … Oui… "évoqué"…

DW : …Mais il n'y a pas de décision, d'engagements précis dans ce domaine. Or c'est ce qui est plus proche des populations au quotidien.

Jean-Marc Ayrault : Oui je pense que les populations perdent confiance parce qu'elles pensent que leurs problèmes ne sont pas pris en compte. Qu’elles ne semblent pas suffisamment écoutées. Que s'installent dans nos économies des zones entières de précarité et de paupérisation. Et je crois qu'il ne faut pas sous-estimer cette menace, parce que si on ne la traite pas, c'est le terreau des populismes et de l'extrême-droite.

Il faut savoir ce qu'on veut. Défendre l’Europe, ce n’est pas seulement défendre un grand marché, c’est défendre aussi un modèle social, c'est aussi un modèle politique et démocratique.

Image : picture-alliance/dpa/J. Warnand

DW : Vous évoquez les populistes et notamment l'extrême-droite. Comment est-ce que vous expliquez ces fausses rumeurs, ces fausses informations qui ont circulé en France notamment sur l’Alsace et la Lorraine, le Conseil de sécurité...

Jean-Marc Ayrault : Oui, tout-à-fait. Les fake news ont toujours existé mais là, elles prennent un tour absolument délirant avec l'écho que leur donnent les réseaux sociaux, Twitter, Facebook , qui peuvent être à la fois des moyens de liberté mais aussi des moyens de régression. Et là on assiste à quelque chose d’absolument invraisemblable : dire que renforcer la coopération transfrontalière c'est faire revenir l'Alsace et la Lorraine sous la gouvernance de l’Allemagne …

Je ne sais pas comment on peut avoir une imagination aussi fertile, pour inventer des choses aussi absurdes mais malheureusement, c'est la réalité. Et face à cette réalité il faut combattre et combattre, ce n'est pas seulement par des mots, c'est aussi par des actes, pour que la confiance revienne. Et que la confiance revienne dans la démocratie. La confiance ne reviendra que si on améliore la vie des gens et qu'on leur donne des perspectives de confiance pour eux et pour l'avenir leurs enfants.

DW : Mais en Allemagne aussi, il y a une montée de l’AFD et des populistes…

Jean-Marc Ayrault : … Tout-à-fait !

Image : picture alliance/dpa/F. Gambarini

DW : … On est aussi en campagne pour les élections européennes du mois de mai, pourtant il n’y a pas eu ces rumeurs - ou de rumeurs identiques.

Jean-Marc Ayrault : Non pas sur ce point précis, il n'y a pas eu de rumeur identique en Allemagne, c'est exact…

DW : … C'est une spécificité de la France ? Pourquoi y a-t-il cette relation particulière à l’Allemagne encore, ces préjugés ?

Jean-Marc Ayrault : J'avoue que j'ai vu que j'ai été le premier surpris. Vous avez eu aussi une autre rumeur sur le Pacte de Marrakech, vous savez …

DW : ... sur les migrations…

Jean-Marc Ayrault : Oui. Comme quoi on avait accepté l'invasion de l'Europe et l'invasion de la France de millions et de millions de migrants. Tout ça n'était basé sur rien.

DW :  Mais il y a une peur en France…

Jean-Marc Ayrault : On joue sur des peurs et les gens sont sensibles aux peurs. Et pour conjurer les peurs, il faut avoir une ambition renouvelée et donc pas simplement faire un cours de morale mais apporter des réponses concrètes et donner des perspectives aux gens et surtout donner le sentiment que leurs inquiétudes, on les écoute, on les comprend, et qu'ils jouent un rôle dans la construction des réponses.

DW : Merci, Monsieur le Premier ministre.

Jean-Marc Ayrault : Bitte !

Sandrine Blanchard a mené cet entretien.

Passer la section Sur le même thème