La justice gabonaise incompétente sur les réseaux sociaux
17 mars 2026
Plusieurs citoyens gabonais - dont l'ancien Premier ministre et principale figure de l'opposition, Alain Claude Bilie-By-Nze - avaient décidé de saisir la justice pour protester contre la suspension des réseaux sociaux par la Hac - la Haute autorité de la communication - estimant que la mesure est "liberticide" et "disproportionnée". Le tribunal de première instance a renvoyé l'affaire au juge administratif.
Une suspension qui dure depuis un mois maintenant et qui, même si elle peut être contournée, a des conséquences déjà palpables sur la société et l'économie du Gabon.
Écoutez ou lisez les explications de Fabrice Lollia, docteur en sciences de l'information et de la communication et spécialiste des questions de gouvernance sécuritaire et numérique.
Fabrice Lollia : Alors moi, ce que je vois dans cette décision, c'est plutôt une espèce de flou juridique, où on essaie de se renvoyer la balle et chacun essaye d'éviter de prendre ses responsabilités. Pourquoi ? Je suppose que c'est parce que le domaine numérique n'est pas totalement maîtrisé, c'est un peu la problématique du continent africain sur ça. Je ne suis pas sûr que le tribunal administratif puisse répondre à cette question non plus. Et je m'interroge beaucoup sur la réelle intention de la HAC. C'est à dire que bien souvent, comme il y a beaucoup de désinformation, on préfère couper les réseaux sociaux. Mais en fait, ça n'éteint pas le problème, quand vous débranchez la prise, la vie continue dans le noir et donc on voit bien d'ailleurs ce que les gens font, qu'est-ce qu'ils font ?
DW : Avec le VPN...
Fabrice Lollia : Voilà, ils prennent ce qu'on appelle les stratégies de contournement. Et du coup, quand vous prenez des stratégies de contournement, vous ne pouvez pas suivre l'impact des réseaux sociaux, vous ne pouvez plus suivre ce qu'il y a puisque vous êtes aveugle, vous avez débranché la prise
DW : Donc la HAC se tire en fait plutôt une balle dans le pied si je vous comprends bien ?
Fabrice Lollia : Disons que la solution est un peu trop radicale. Ce que souvent nous on conseille en sciences, c'est d'avoir des solutions qui soient un peu plus au cas par cas, qui soit un peu plus en lien avec la population. C'est à dire faire en sorte de communiquer, faire en sorte d'alimenter la transparence plutôt que d'alimenter la méfiance parce que c'est un peu ça, maintenant que vous avez éteint les réseaux sociaux, vous avez aussi allumé la mèche de la méfiance et de la rumeur informelle
DW : Vous parlez d'alternatives qui s'offrent aux autorités. Mais est ce qu'elles ont les moyens actuellement de mettre d'autres outils en place et de de réagir au cas par cas, comme vous le suggérez ?
Fabrice Lollia : Alors c'est vrai que là, on est un peu moins dans la proactivité que dans la réaction même. Mais c'est pas les seuls. Je veux dire, que ce soit Madagascar, la Tanzanie, le Bénin, tous ces pays là ont des problèmes avec les réseaux sociaux et avec la circulation de l'information. Donc là, on est non seulement sur une alimentation de la méfiance, mais aussi sur un problème économique. Donc, il faudrait faire attention non plus à ne pas trop jouer avec le feu, parce que là vous jouez aussi avec les sous des gens, dans des pays où les gens ont besoin un peu de cette économie pour vivre.