Le retour en force de Patrice Talon
7 août 2026
Deux mois après avoir transmis les rênes du pays à son successeur, Romuald Wadagni, l'ancien président Patrice Talon revient sur le devant de la scène. Hier, 6 août, il a été élu, à une écrasante majorité, président du Sénat, la chambre haute du parlement béninois, pour un mandat de cinq ans.
Si certains observateurs y voient l'expression de la vitalité de la démocratie au Bénin, d'autres estiment que c'est la confirmation de la volonté de Patrice Talon de continuer à peser sur la vie politique de son pays, même après son départ du pouvoir.
Interview de Paul Amegakpo, politologue et président de l'Institut Tamberma pour la gouvernance (ITG).
DW : Comment réagissez-vous à l'élection de l'ancien président béninois Patrice Talon à la tête du Sénat ? Était-ce une surprise ?
Paul Amegakpo : Non, ce n'est pas une surprise dans la mesure où la question sempiternelle qu'on se pose lorsqu'un chef d'État arrive au terme de son mandat, c'est de savoir quelle serait sa seconde vie. Est-ce que ça serait une vie politique ou une vie civile simple et discrète ?
Nous avions compris que dans le cas du Bénin, avec l'énergie et la dynamique que l'ancien président Talon avait impulsées à la tête de la présidence, il va de soi qu'elle soit maintenue dans le débat politique en jouant sa partition d'une manière ou d'une autre.
Lorsque le Sénat a été érigé en institution en décembre dernier (la création du Sénat est adoptée par l'Assemblée nationale lors de la révision constitutionnelle de novembre 2025. La loi constitutionnelle est promulguée le 17 décembre 2025 (ndlr), l'on a tout de suite compris que c'est taillé pour permettre au président Talon de pouvoir jouer un rôle dans la haute Chambre.
DW : Vous voulez dire que Patrice Talon va demeurer influent sur le plan politique au Bénin ? C'est en fait lui le vrai patron du Bénin ?
Paul Amegakpo : Il n'est pas le vrai patron parce que les institutions placent la présidence de la République au sommet de la hiérarchie des institutions. Il va de soi que le président Romuald Wadagni reste le commandant à bord du navire politique béninois. Cependant, la mission dévolue au Sénat montre que le président Talon continuerait à jouer un rôle important en matière de régulation de la vie politique, en matière de sanctions et également à impacter le processus législatif dans le pays.
DW : Est-ce que l'autorité de Patrice Talon ne pourrait pas faire de l'ombre à Romuald Wadagni ?
Paul Amegakpo : Dans la mesure où, sur le processus législatif, par exemple, le Sénat est appelé à jouer l'arbitrage lorsque l'exécutif et l'Assemblée nationale ne s'entendent pas sur un texte de loi. Plus loin, le Sénat devrait donner son avis de non-objection avant la promulgation des lois qui portent sur le cadre juridique des élections ou les réformes de la Constitution. Or, ce sont des sujets sensibles qui peuvent donc opposer le président de la République aux autres institutions, y compris le Sénat. Et donc, si le président Talon voulait imposer son leadership et sa position politique face au président de la République, il va de soi qu'il y ait une crise de leadership qui peut déboucher sur une crise politique fâcheuse.
DW : À plusieurs reprises, Patrice Talon a laissé entendre qu'il était fatigué, qu'il allait se reposer après la fin de son mandat. Tout ça n'était que du bluff, non ?
Paul Amegakpo : Oui, dans la mesure où nous avions un débat de fond en Afrique. Pourquoi l'alternance politique se rend-elle parfois difficile ? La réponse est que les présidents de la République, après avoir quitté leur fonction, ont de la difficulté à s'insérer dans la vie civile et dans la vie politique.
Et donc, le fait de trouver ce réceptacle au président Talon répond à un triple objectif. Le premier, c'est de pouvoir établir un dialogue, un pont intergénérationnel entre lui et la nouvelle génération de dirigeants, notamment le président Wadagni et son équipe. Deuxième raison, c'est de faire en sorte que, en plus de lui, Monsieur Talon, il y ait d'autres dirigeants des institutions de la République comme la présidence, l'Assemblée nationale et également la Cour constitutionnelle, qui continuent à apporter leur expérience pour consolider la démocratie du pays.
Nous avons compris également que la volonté, du rôle que Patrice Talon jouera, porte également sur le dialogue civilo-militaire, parce que les militaires ont désormais cinq sièges dans ce Sénat. Et en plus de cela, il y a des sièges qui ont été dévolus aux personnalités de probité technique et morale importante pour faire en sorte que le Sénat ne soit pas seulement une caisse de résonance politique, mais aussi dispose de personnalités avec des capacités techniques pouvant permettre de faire avancer les lignes sur des sujets critiques importants. Cela fait de Patrice Talon un acteur majeur dans la vie politique du Bénin encore pour les prochaines années.
DW : Est-ce que vous pensez franchement que l'élection de Patrice Talon à la tête du Sénat béninois pourrait faire jurisprudence un peu partout sur le continent africain ?
Paul Amegakpo : Oui, ça doit faire jurisprudence parce que jusqu'à présent, il y a quelques pays qui ont réussi à trouver une place pour les anciens dirigeants au sein des Sénats. Mais ces sénats ont eu une approche différente de celle du Bénin, dans la mesure où les sénats d'autres pays sont pourvus par des personnalités élues et parfois par des personnalités nommées. Donc, dans le cadre du Bénin, on a compris que tous les acteurs sont définis d'avance.
Donc c'est "intuitu personae", ce qui évite des critiques de subjectivité. Mais également c'est un Sénat qui est réduit en termes d'effectifs, ce qui fait qu'il y aurait une efficience en matière de ressources publiques à mettre à la disposition de cette institution. Ça va inspirer d'autres pays africains qui trouvent ou qui cherchent des formules pour donner une seconde vie aux dirigeants qui prennent leur retraite politique ou qui arrivent au terme de leur mandat à la tête des plus hautes institutions, notamment la présidence de la République.