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HistoireAllemagne

Survivant de l’Holocauste : "Nous avons été déshumanisés"

Suzanne Cords | Matthias Hummelsiep | Reliou Koubakin
28 janvier 2026

Leon Weintraub, 100 ans, n'a toujours pas oublié la faim terrible et la cruauté des gardes du camp de concentration. Il se bat pour que le souvenir de l'Holocauste ne s'estompe pas.

Leon Weintraub, survivant de l'Holocauste (11.11.22)
Nous avons été privés de toute volonté humaine, se souvient Leon Weintraub Image : Swen Pförtner/dpa/picture alliance

Leon Weintraub se souvient encore très bien du jour où les nazis ont envahi sa ville natale de Lodz, en Pologne, le 9 septembre 1939 : "Ils sont arrivés, des colonnes apparemment infinies de jeunes soldats grands et en pleine forme, vêtus d'uniformes verts de la Wehrmacht. Le bruit de leurs bottes cloutées sur les pavés me donne encore aujourd'hui des frissons dans le dos", raconte-t-il à la DW. "Ils dégageaient une telle puissance. Ils étaient prêts à tout détruire sur leur passage." 

A 13 ans Leon Weintraub ne se doute pas encore des horreurs qu'il va vivre. Il vit dans le quartier pauvre de la ville avec ses quatre sœurs et sa mère, qui tient une petite blanchisserie. Son père est mort quand il avait un an et demi. La petite famille reste soudée. Leon est un garçon vif. "Lire des livres et regarder des films était pour moi comme un trou de serrure qui me permettait de voir un autre monde", dit-il. Grâce à une bourse, il peut aller au lycée. 

Enfermé dans le ghetto 

Mais il ne peut pas poursuivre sa scolarité. En février 1940, lui et sa famille sont déplacés de force dans le ghetto de Lodz. Environ 160 000 Juifs y sont entassés, ceux qui tentent de s'échapper sont abattus. Les gens sont contraints au travail forcé. Leon travaille dans un atelier électrique, dans le département métallurgie. Le Conseil juif lui a dit que ceux qui sont utiles aux nazis ont plus de chances de survivre. 

Malgré tout, dans le ghetto, beaucoup meurent de faim et de maladies. "Le mot faim occupe une place très particulière dans mon vocabulaire, dans mon cerveau, dans mon être", explique Leon Weintraub. Aujourd'hui, on parlerait de faim le soir si l'on avait sauté le déjeuner, mais "ce n'est pas de la faim, c'est un appétit accru. Pendant cinq ans, sept mois et trois semaines, à une seule exception près, j'ai littéralement souffert de la faim. Je ne pouvais pas m'endormir à cause de la pression douloureuse dans mon estomac et je me réveillais avec. Ma seule pensée était de trouver quelque chose à manger pour remplir mon estomac"

Leon Weintraub regrette que les jeunes ne sachent plus aujourd’hui ce qu’est l’Holocauste Image : Olle Sporrong/Expressen/TT/IMAGO

Déportation vers Auschwitz-Birkenau 

Le ghetto est dissous à l'été 1944. Le président du gouvernement régional, Friedrich Übelhöhe, avait déjà envoyé en 1939 une circulaire aux dirigeants nazis dans laquelle il écrivait : "La création du ghetto n'est bien sûr qu'une mesure provisoire. Je me réserve le droit de décider à quel moment et par quels moyens le ghetto et la ville de Lodz seront nettoyés des Juifs. L'objectif final doit en tout cas être d'éradiquer complètement ce fléau." 

On promet toutefois cyniquement aux habitants du ghetto qu'ils pourront continuer à travailler ailleurs pour "le bien du Troisième Reich". 

Comme tant d'autres, Leon Weintraub est déporté versle camp d'extermination d'Auschwitz-Birkenau. Les nazis prétendent qu'il s'agit simplement d'un autre ghetto. "Puis le train de marchandises est arrivé, plutôt conçu pour le transport de bétail que d'êtres humains", raconte-t-il. "Nous avons été entassés à l'intérieur, si serrés que nous ne pouvions que rester debout. Les portes ont été verrouillées, il n'y avait ni nourriture ni boisson. La nuit est tombée, puis le jour est revenu, puis la nuit est revenue. L'odeur nauséabonde du seau servant de toilettes envahissait tout." 

Les portes, à un moment donné, s'ouvrent brusquement, quelqu'un crie : "Dehors, dehors." Il ne savait toujours pas où les nazis emmenaient les gens, raconte Leon Weintraub. Il a encore crié à sa mère : "On se retrouve à l'intérieur."  Mais il se rend vite compte qu'il n'est pas arrivé dans un autre ghetto. Du coin de l'œil, il voit que la clôture barbelée est électrifiée. Lors de la "sélection" sur la tristement célèbre "rampe", le jeune homme alors âgé de 18 ans voit sa mère pour la dernière fois. Les SS (organisation policière nazie)) décident qui a le droit de vivre : "Pouce vers la droite : apte au travail, pouce vers la gauche : mort différée", explique Leon Weintraub. Sa mère meurt le jour même dans la chambre à gaz. 

Pour Leon, âgé de 18 ans, le pouce est pointé vers la droite. "Et puis a commencé le processus de déshumanisation", se souvient-il. Les gens ont été déshabillés, douchés, épilés et désinfectés. "Nous avons été privés de toute volonté humaine. Ils nous contrôlaient et nous n'avions d'autre choix que d'obéir aux ordres." 

Echapper à la chambre à gaz 

Quand Leon Weintraub pense à Auschwitz, c'est surtout l'odeur de chair brûlée qui lui vient à l'esprit. Mais il ne savait pas que ces hautes colonnes de fumée, cette épaisse fumée noire, provenaient de corps humains brûlés. Il se sent seul, ne reconnaît presqu’aucun visage de son passé. "Mais je me suis entouré d'une sorte de cocon, probablement par instinct de survie, pour ne pas laisser tout ce négatif m'atteindre. Sinon, je n'aurais pas tenu le coup." 

L'Allemagne commémore l’Holocauste chaque 27 janvier, date de la libération du camp de concentration d’Auschwitz-Birkenau Image : Christoph Strack/DW

Ce n'est que par hasard qu'il survit au camp d'extermination. Les jeunes détenus du bloc 10, où il est hébergé, ont déjà été désignés par la direction du camp pour être envoyés à la chambre à gaz. Profitant de l'absence d'un gardien, Leaon Weintraub se mêle à un groupe de prisonniers nus qui sont envoyés au camp de Groß-Rosen pour y travailler. On vient alors leur tatouer leur numéro de détenu. "Lorsque nous avons été conduits à l'infirmerie, on ne m'a heureusement pas contrôlé, sinon je serais mort." 

La dernière image d'Auschwitz qu'il emporte avec lui est celle du cadavre d'une femme pendu à la clôture électrifiée. Elle s'est suicidée. 

Martyre et fuite  

Les prochaines étapes du jeune Leon Weintraub sont les camps de concentration de Groß-Rosen, Flossenbürg et Natzweiler-Struthof. Les images des atrocités sadiques commises par les nazis sont gravées dans sa mémoire : les coups brutaux et arbitraires infligés aux prisonniers qui passaient, les humiliations, les pendaisons de prisonniers. "Chaque fois que je viens à Flossenbürg, mes jambes tremblent", raconte-t-il à la DW. "Je reste figé pendant quelques secondes, car je me revois en hiver, dans ce vent glacial. Toute cette foule se déplace sur la place d'appel. C'est une image apocalyptique." 

Peu avant la fin de la guerre, Leon Weintraub est embarqué avec d'autres prisonniers dans un train qui doit être coulé dans le lac de Constance. Mais cela n'aura pas lieu : la locomotive est prise pour cible par un chasseur-bombardier français, le train s'arrête et Leon parvient à s'échapper. Il se retrouve face à un soldat français et comprend alors que son calvaire est terminé. A 19 ans, il ne pèse plus que 35 kilos et est atteint du typhus exanthématique. Il est en vie, mais pleure la perte de sa famille, jusqu'à ce qu'il apprenne par hasard que trois de ses sœurs ont survécu au camp de concentration de Bergen-Belsen. "C'est là que je suis devenu un être humain. Le début du chemin vers la vie", dit-il. 

Leon Weintraub a bon espoir qu’un jour tout le monde s’unira pour construire un avenir pacifique Image : Daniel Karmann/dpa/picture alliance

Continuer à vivre et se souvenir  

Leon Weintraub décide de devenir gynécologue et obstétricien : "Surtout parce que j'étais très proche de la maladie et de la mort. Je voulais aider à donner la vie." En 1946, le gouvernement militaire britannique lui obtient une place à l'université de Göttingen, en Allemagne, le pays des coupables. En tant que médecin, il sait que "l'idéologie raciale nazie est dépourvue de tout fondement scientifique. Les tissus sont identiques chez tous les êtres humains, quelle que soit la couleur de leur peau"

En 1950, il retourne dans son pays natal. En 1969, il émigre en Suède, car l'antisémitisme se répand de plus en plus en Pologne. Et il commence à lutter contre l'oubli. Pour lui, c'est un devoir envers les membres de sa famille assassinés et les millions de victimes innocentes. Laisser leur mémoire s'estomper reviendrait à leur ôter la vie une seconde fois, met en garde Leon Weintraub. 

C'est pourquoi il s'est déjà immortalisé sous forme d'hologramme. "A peine une vie humaine s'est-elle écoulée que déjà beaucoup de jeunes ne savent plus ce qu'est l'Holocauste", dit-il. "Et il est terrible que certaines personnes appellent aujourd'hui à nouveau au pogrom et que d'autres aient peur de sortir dans la rue avec leur kippa." 

Mais Leon Weintraub est aussi optimiste : "Je suis convaincu qu'un jour, le bon sens l'emportera et que l'humanité comprendra qu'il est temps de mettre fin aux accusations mutuelles et aux combats et de construire ensemble un avenir pacifique." 

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