Ces Africains piégés par la Russie et envoyés au front
27 février 2026
Des centaines d'Africains seraientenrôlés sous de faux prétextes puis déployés comme combattants en Ukraine. L'histoire de Caroline Mukiza, qui a découvert la mort de son mari sur les réseaux sociaux, révèle l'ampleur d'un système brutal mêlant exploitation, désinformation et silence diplomatique.
Caroline Mukiza essuie ses larmes avec un mouchoir. Cette Ougandaise de 42 ans est agenouillée sur un banc d'église, en périphérie de Kampala, la capitale. Elle est en deuil. Il y a seulement quelques jours, elle a appris par les réseaux sociaux que son mari était tombé au front, en Ukraine.
Il croyait partir pour Moscou pour un emploi de vigile
Son mari, Edson Kamwesigye, 46 ans, avait auparavant travaillé comme agent de sécurité en Irak et en Afghanistan, raconte la petite femme aux cheveux courts, les yeux humides derrière ses lunettes, tandis qu'elle marche dans le jardin de l'église après la prière.
En décembre, il avait embarqué pour Moscou, afin d'occuper un nouvel emploi de vigile. Longtemps, elle est restée sans nouvelles. Elle raconte : "Le 15 janvier 2026, il écrit : "Les amis, j'ai besoin de vos prières. On nous a forcés à signer des contrats pour l'armée.” " Il avait suivi un bref entraînement et allait désormais être envoyé au front pour participer aux combats.
Des larmes recommencent à couler sur les joues de Caroline Mukiza
Elle s'assoit derrière le bâtiment de pierre aux vitraux colorés, sur un banc à l'ombre. En sanglotant doucement, elle explique comment des connaissances lui ont demandé, fin janvier, si elle pouvait confirmer les photos de son mari mort circulant sur Internet. "J'ai demandé aux gens de ne pas m'envoyer les images", dit-elle en regardant le cimetière en contrebas de l'église.
Ouganda, Kenya, Cameroun, Nigeria, Afrique du Sud…
Caroline Mukiza n'est pas la seule Africaine à vivre ce drame.
L'Afrique du Sud vient de confirmer pour la première fois la mort d’au moins deux de ses ressortissants, envoyés combattre en Ukraine après avoir rejoint l’armée russe.
Au Kenya, un suspect de trafic humain a été arrêté dans une enquête sur un réseau similaire qui recrutait des mercenaires. Selon Kiev, plus de 1 700 Africains issus de 36 pays serviraient aujourd’hui dans l’armée russe, ce que Moscou dément.
Des combattants kényans, sud‑africains, camerounais et gambiens seraient aussi engagés dans le conflit du côté ukrainien. Leurs effectifs sont moins documentés que ceux combattant côté russe.
En Ouganda, au Kenya, au Cameroun, au Nigeria ou en Afrique du Sud — partout, des hommes ont été recrutés pour de prétendus emplois, en Russie avant d'être envoyés par l'armée russe sur le front.
"Au moins 1 436 ressortissants de 36 pays africains combattent actuellement dans les rangs de l'armée d'invasion russe en Ukraine", avait déclaré, en novembre, le ministre ukrainien des Affaires étrangères, Andrij Sybiha, mettant en garde les gouvernements africains : leurs citoyens meurent massivement au front.
"Signer un contrat revient à signer son arrêt de mort", a-t-il insisté. La plupart des Africains "ne survivront pas plus d'un mois" dans les rangs russes.
"Ne tombez pas dans ce piège"
Que la Russie recrute activement de jeunes hommes africains pour la guerre en Ukraine a longtemps été un secret de polichinelle. Dès mai 2024, le renseignement militaire ukrainien affirmait sur son site que la Russie envoyait des Africains au front comme mercenaires pour 2 200 dollars par mois.
Mais on savait peu de choses sur les méthodes de recrutement locales, le sort des hommes ou l'ampleur réelle du phénomène. L'annonce du ministre ukrainien, en novembre, largement relayée par les médias africains, a déclenché une réaction en chaîne. De nombreuses familles se sont manifestées, à la recherche de fils ou de maris disparus, partis pour la Russie.
Depuis, de plus en plus de vidéos et de photos d'Africains engagés dans des opérations militaires circulent sur les réseaux sociaux.
En janvier, une vidéo filmée au téléphone sur le front ukrainien est devenue virale en Ouganda : une douzaine de mercenaires africains y sont assis dans la neige, chantant ou dansant sur un air entonné durant la guerre civile ougandaise des années 1980.
Dans une autre vidéo publiée par l'armée ukrainienne, l'Ougandais Richard Akantorana expliquait, début janvier, avoir pensé qu'il allait travailler dans un supermarché. À son arrivée à Moscou, raconte-t-il, on lui a dit : "Vous allez intégrer l'armée russe."
Une arme sur la tempe
"Quand nous avons refusé, ils m'ont braqué une arme sur la tête et m'ont forcé à signer les papiers", raconte Richard Akantorana. Il a ensuite été envoyé près de Donetsk. Lors de sa première mission, il s'est rendu aux forces ukrainiennes. "Mes chers compatriotes d'Afrique", dit-il en conclusion, "je vous avertis, ne tombez pas dans ce piège."
Pour 316 Africains, cet avertissement est arrivé trop tard. Les noms des Africains tombés au combat, dont les corps ont été récupérés par l'armée ukrainienne le long de la ligne de front, figurent sur une liste de 15 pages, publiée dans un rapport du collectif de recherche Inpact, qui gère le projet All Eyes on Wagner.
La plupart - près d'une centaine - viennent du Cameroun. On y trouve également deux noms ougandais. Celui du mari de Caroline Mukiza, Kamwesigye, n'y figure pas.
"Arrête de te chier dessus"
Certaines vidéos diffusées en ligne renforcent les soupçons selon lesquels les Africains seraient utilisés comme chair à canon. Dans l'une des plus choquantes, on voit un mercenaire africain dans un bunker souterrain, une grosse mine attachée autour du ventre. On entend une voix en russe lui dire : "Arrête de te chier dessus." Un canon de fusil est pointé sur lui : "Allez, cours — tu vas ouvrir la marche aujourd'hui", ajoute la voix.
Il semble être envoyé dans une opération suicide pour surprendre les Ukrainiens. L'authenticité de la vidéo ne peut toutefois être confirmée avec certitude.
Le rapport Inpact va dans le même sens : la plupart des Africains servent uniquement de "chair à canon". "La Russie exploite leur désespoir pour renforcer ses rangs avec de jeunes hommes africains."
Sociétés de recrutement douteuses
Le gouvernement ougandais a ouvert une enquête. En août, neuf hommes ont été arrêtés à l'aéroport international d'Entebbe, alors qu'ils se rendaient à Moscou. Ils ont confirmé avoir été recrutés pour des emplois fictifs de vigiles.
Deux jours plus tard, un Russe a été arrêté à Kampala ; il aurait travaillé pour une société de recrutement appelée "Magnit".
Les enquêteurs ont rapidement découvert que l'entreprise n'était pas enregistrée en Ouganda. De nombreuses sociétés internationales de recrutement y sont pourtant actives, principalement pour des emplois à bas salaire à Dubaï, en Arabie saoudite ou au Qatar.
Les jeunes femmes y sont recrutées comme domestiques, les hommes comme chauffeurs ou agents de sécurité. Avec ces pays, le gouvernement ougandais a conclu des accords officiels.
Mais avec la Russie, aucun accord n'existe, explique Joshua Kyalimpa, porte-parole du ministère ougandais du Travail, du Genre et des Affaires sociales. Il déclare : " Il existe des cas d'Ougandais impliqués dans ce conflit (la guerre russe en Ukraine), mais ils sont généralement recrutés en ligne, via TikTok et d'autres plateforme", avant d'ajouter : "Notre rôle est d'avertir les Ougandais de ne pas se laisser enrôler comme prétendus migrants de travail vers les zones de conflit en Russie ou en Ukraine."
Où est Papa?
Caroline Mukiza raconte avoir contacté l'ambassade de Russie à Kampala. Elle montre une lettre dans laquelle elle demande de l'aide pour récupérer la dépouille de son mari, afin que la famille puisse "l'enterrer selon notre culture et nos traditions familiales". Elle affirme n'avoir reçu aucune réponse.
De son propre gouvernement, elle n'en attend pas davantage : le ministre ougandais des Affaires étrangères, Okello Oryem, a déclaré à la chaîne locale NTV : "L'Ouganda n'a pas la capacité de rapatrier les corps de ceux qui meurent à l'étranger."
"Je suis tellement désespérée", soupire Mukiza. Elle n'a rien dit à ses deux enfants concernant la mort de leur père. Elle craint leurs questions, car ils savent que lorsqu'une personne meurt, elle doit être enterrée : "Ils vont me demander où il est."