L’IA pour étouffer la dissidence avant qu’elle naisse
25 février 2026
Imaginez qu’en décembre 2010, le gouvernement tunisien dirigé par l’autoritaire Zine el-Abidine Ben Ali ait su ce qui allait suivre après l’immolation d’un modeste vendeur ambulant sur une place publique. La mort atroce de Mohamed Bouazizi a déclenché des manifestations massives et provoqué la fuite du président. La révolution tunisienne a ensuite inspiré une vague de soulèvements à travers le Moyen-Orient, connue sous le nom de "Printemps arabe".
Mais si le régime avait disposé d’outils d’intelligence artificielle capables de prédire la révolution ? Il aurait peut-être pu étouffer les protestations avant qu’elles ne prennent de l’ampleur, ou arrêter les meneurs d’un mouvement naissant. À l’époque, ces outils n’existaient pas. Aujourd’hui, certains régimes autoritaires du Moyen-Orient commencent toutefois à en disposer, du moins en partie.
L’IA transforme la prévision des conflits
Les analystes ont toujours tenté d’anticiper les crises. Mais ces dernières années, l’abondance de données, la puissance de calcul et les progrès de l’apprentissage automatique permettent d’utiliser les données du passé pour prédire des événements futurs.
Sur le plan géopolitique, ces prévisions peuvent aider à mieux répartir les ressources et à préparer les pays ou les organisations humanitaires. Toutefois, des chercheurs s’inquiètent des dérives possibles. Christopher Rauh, professeur d’économie et de science des données à l’université de Cambridge et cofondateur de ConflictForecast, explique que son organisation combine apprentissage automatique et expertise humaine pour détecter les signaux subtils de risque de conflit. Mais certaines données, comme les prévisions de manifestations, ne sont pas publiées afin d’éviter qu’elles ne soient utilisées pour réprimer la contestation.
Pour l’instant, ces modèles ne sont pas assez précis pour être facilement instrumentalisés par des États autoritaires. Ils fonctionnent sur des moyennes et ne peuvent pas prévoir des actes individuels imprévisibles. Mais à mesure que les prédictions s’améliorent et que les données se multiplient, les risques augmentent.
Comment fonctionnent ces systèmes ?
Comme tout modèle d’intelligence artificielle, ils doivent être entraînés à partir d’importantes bases de données : articles de presse, données de suivi des conflits, indicateurs économiques, démographiques ou sanitaires, voire données de localisation de téléphones mobiles ou de trafic aérien. L’essentiel est de disposer d’un historique étendu, souvent sur plus d’une décennie, afin de repérer des schémas récurrents.
Cependant, aucun système ne peut prédire parfaitement les crises géopolitiques. Les limites restent nombreuses : manque de données fiables, puissance de calcul insuffisante ou imprévisibilité du comportement humain.
Des risques accrus au Moyen-Orient
Si la technologie progresse, certains régimes autoritaires du Moyen-Orient pourraient être parmi les premiers à utiliser ces outils pour étouffer la dissidence. Des pays comme l’Arabie saoudite, les Émirats arabes unis, l’Iran, l’Égypte ou Bahreïn ont déjà recours à des technologies avancées pour surveiller l’opposition.
En Égypte, les communications numériques sont surveillées et des militants poursuivis pour leurs publications en ligne. En Arabie saoudite, la reconnaissance faciale est utilisée dans des lieux de pèlerinage comme La Mecque et Médine, et des systèmes de surveillance sont prévus dans la ville futuriste de Neom.
Les Émirats arabes unis sont considérés comme particulièrement avancés en matière de "police prédictive", qui utilise des données passées pour anticiper des crimes futurs. Ces outils, combinés à d’importantes capacités financières et technologiques, pourraient être détournés pour prévenir ou étouffer toute contestation.
Pour des organisations comme Amnesty Tech, ces technologies reposent sur des données parfois biaisées et sur l’idée contestable que le comportement humain peut être réduit à des indicateurs simples. Et même sans prédictions parfaites, les systèmes actuels ont déjà un effet dissuasif puissant : des militants renoncent à protester par crainte d’être identifiés.
La principale inquiétude ne concerne donc pas seulement les outils du futur, mais ceux qui existent déjà - et ce qu’ils permettent.