La musique, le soft power africain
23 juin 2026
Cette article fait partie d'une série sur le data journalisme.
Depuis près de deux décennies, la musique africaine est entrée dans une nouvelle dynamique qui lui a permis de devenir un acteur de la culture mondiale. Ce nouveau statut, elle le doit à un facteur essentiel : le streaming.
Celui-ci a non seulement permis aux artistes africains de toucher un public plus large, mais il a contribué à une évolution de leur identité.
La musique du continent est sortie de cette image stéréotypée dans laquelle elle avait été tenue à l'étroit pendant des décennies. Elle n'est plus cette "world music” scrutée à travers un regard occidental, avec des artistes qui devaient passer par Paris ou Londres pour être reconnus.
Désormais, la nouvelle génération de musiciens peut toucher directement son public. La musique produite à Johannesburg, à Lagos, à Kinshasa, à Dakar ou à Abidjan s'émancipe. Elle n'a plus besoin d'une validation extérieure pour exister.
"Je dis souvent qu'on vit une époque bénie pour la musique africaine”, estime l'artiste béninois Nasty Nesta, musicien et fin connaisseur de l'afrobeats. "Grâce à internet et grâce à la mondialisation, cette musique a réussi à se faire une place sur le marché international. Burna Boy est Nigérian et il ne sonne pas comme un Américain. On a un artiste comme Tyla qui ne renie pas ses racines sud-africaines. Mais l'Afrique francophone n'est pas en reste. L'artiste ivoirien Didi B ou le Congolais Fally Ipupa remplissent le Stade de France.”
Le poids de l'Afrique du Sud et du Nigeria
Cette dynamique musicale repose en effet sur quatre courants majeurs : l'afrobeats nigérian, l'amapiano sud-africain, la rumba congolaise et les différents courants de rap francophone d'Afrique de l'Ouest.
Selon les chiffres de la Fédération internationale de l'industrie phonographique (IFPI en anglais), le marché de la musique en Afrique a plus que doublé au cours des cinq dernières années, avec des taux de progression bien supérieurs à la moyenne mondiale.
Dans son Global Music Report sur l'année 2019, l'IFPI n'estimait pourtant pas nécessaire d'y inclure l'Afrique subsaharienne. Deux ans plus tard, l'erreur est corrigée. Il était temps : en 2022, avec un taux de progression de 34,7 %, cette partie du continent était de loin la zone du monde qui connaissait la croissance la plus spectaculaire.
110 à 120 BPM
Dans ce marché en pleine évolution, deux pays jouent un rôle central : le Nigeria et l'Afrique du Sud. Le premier pour le volume de sa production et le second pour sa capacité à dégager des bénéfices.
L'Afrique du Sud représente en effet 78 % des revenus de l'industrie musicale en Afrique subsaharienne. Le pays est la patrie de l'amapiano, une musique électronique de clubs, proche de la deep house, avec un rythme assez lent, de 110 à 120 BPM (battements par minute).
Clyde Minyem, auteur d'un blog sur la musique intitulé At The Edge, explique que "l'Afrique du Sud bénéficie d'un écosystème plus développé, d'une meilleure bancarisation, d'une adoption plus avancée des services payants et d'une industrie musicale historiquement structurée. À l'inverse, d'autres pays, comme le Nigeria, pourtant au cœur de l’influence culturelle mondiale, restent sous-développés sur le plan économique”.
Un rapport publié en 2025 et intitulé Basslines to Billions indique, toutefois, que Spotify a versé aux artistes nigérians, en 2024, 38 millions de dollars de revenus, soit le double de l'année précédente.
La danse du nombril
La scène musicale francophone occupe une place à part. Elle a longtemps incarné une vitrine culturelle de l'Afrique, à travers de grands artistes comme Youssou N'Dour, Salif Keita, Oumou Sangaré, Alpha Blondy, Tiken Jah Fakoly et Baaba Maal.
Mais désormais, son influence est en recul face au dynamisme de la scène nigériane et sud-africaine.
Quant à la rumba congolaise, son inscription au patrimoine de l'Unesco, en 2021, lui a conféré une gloire mondiale, tout en l'exposant au danger d'une muséification.
Le destin de cette "danse du nombril”, la Nkumba en langue locale, exportée à Cuba par la traite esclavagiste, lui confère un statut académique.
Au début du XXe siècle, cette rumba afro-cubaine finira par revenir en Afrique. On considère que le premier tube rumba du Congo est Marie Louise de Wendo Kolosoy, sorti en 1948, aux éditions Ngoma.
Désormais, la rumba congolaise est promue par l'Institut national des arts de Kinshasa et étudiée à l'Académie des Beaux-Arts, mais la scène musicale est dominée par des artistes vieillissants, comme Fally Ipupa (48 ans) ou Koffi Olomide (69 ans).
Les nouveaux talents comme Innoss'B et Gaz Mawete sont encore loin derrière sur les plateformes de streaming.
La longueur, la danse et la langue
Pour l'ancien professeur à l'Université de Kinshasa, actuel directeur du département Culture à l'université Senghor d'Alexandrie, en Égypte, Ribio Nzeza Bunketi Buse, auteur de Rumba congolaise, La reconnaissance de l'Unesco (Editions l'Harmattan), la question du renouvellement de la rumba congolaise est essentielle.
"C'est une vraie question, dans la mesure où la nouvelle génération est dans un mélange des genres. Mais la dualité, l'identité composite font partie de la rumba (...) La rumba, dans son essence, provient d'un aller-retour. C'est une réappropriation, un mélange retravaillé (...) Il y a un chercheur congolais qui s'appelle Kazadi wa Mukuna qui l'a très bien démontré dans son article sur la globalisation de la musique urbaine du Zaïre (l'ancien nom de la RDC, ndlr)."
Il explique que, si la rumba congolaise est connue, c'est parce qu'il y a eu des phénomènes de migration. "Aujourd'hui, avec la connectivité, les réseaux sociaux et les échanges, on ne peut pas échapper à cette internationalisation. Donc c'est un mouvement qui est normal, mais qu'il faut encadrer, pour être ouvert et en même temps, rester soi-même.”
Cette fusion, cette réappropriation de standards musicaux qui ont traversé les océans, se retrouvent aussi dans la culture hip hop de la scène francophone d'Afrique de l'Ouest.
Dans son article sur le rap en Côte d'Ivoire, Yao Francis Kouame, enseignant-chercheur à l'Université Félix Houphouët-Boigny d'Abidjan, rappelle que "des artistes ivoiriens (...) sont parvenus à ivoiriser le rap par l'usage de langues ivoiriennes (bété, abouré, baoulé, etc) ainsi que du nouchi (argot ivoirien). L'usage d'instruments de musique tels que le Djembé, la Kora (...) confèrent au rap ivoirien des spécificités techniques, esthétiques.”
L'Afrique francophone est l'un des “nouveaux viviers” de l'industrie musicale, mais les conditions de développement y sont encore trop fragiles pour faire émerger des superstars comme le chanteur nigérian Burna Boy, a estimé, le 16 juin, le géant du streaming Spotify.
"On est vraiment à l'aube d'une nouvelle révolution musicale, où il est grand temps que les artistes africains aient le niveau de succès qu'ils méritent", a ainsi assuré Antoine Monin, directeur général de Spotify France Belgique et Luxembourg.
70 % des revenus proviennent du streaming
Car il reste encore de lourdes disparités économiques à surpasser. A l'exception de l'Afrique du Sud, la scène musicale africaine reste sous-monétisée.
Le marché musical mondial pesait, en 2025, 31,6 milliards de dollars et désormais, le streaming représente près des trois quarts des revenus.
En Afrique, les conditions restent toutefois différentes. Le nombre d'abonnés payants aux plateformes est plus faible qu'ailleurs, et le fait que la plupart d'entre elles refusent le mobile money freine l'essor des abonnements payants.
Dans une interview accordée en juin 2025 à CIO Mag, un média spécialisé dans l'économie numérique, Davy Lessouga, l'ancien manager de Franko, qui a connu le succès en 2015 avec Coller la petite, explique que "l'Afrique subsaharienne francophone (...) reste peu rentable en termes de revenus publicitaires et de monétisation directe (...) L'exemple de Tam Sir est révélateur. Au Sénégal, plus de dix millions de vues ont généré à peine 971 euros pour la vidéo de son titre Coup du marteau. Pourquoi ? Parce que le Revenu par mille vues (RPM) y est extrêmement faible, environ de l'ordre de 0,10 euros à 0,15 euros, contre 0,80 euros voire un euro en Europe de l'Ouest.”
Pour l'artiste béninois Nasty Nesta, si l'émancipation artistique est acquise, le modèle économique demeure donc en défaveur des artistes africains : "Sur YouTube, par exemple, il y a des marchés comme le Bénin, le Togo, la Côte d'Ivoire, où vous avez beau faire des millions de vues, vous ne gagnez pas d'argent. En Afrique francophone, il n'y a que le Sénégal qui monétise sur cette plateforme.”