Schröder comme médiateur entre la Russie et l'Ukraine ?
11 mai 2026
Gerhard Schröder est une figure très célèbre en Allemagne. Il a notamment été chancelier entre 1998 et 2005, et président du parti social-démocrate, le SPD, entre 1999 et 2004.
Aujourd’hui, le président russe Vladimir Poutine affirme qu’il verrait en Gerhard Schröder un possible médiateur européen dans des négociations de paix pour mettre fin à la guerre en Ukraine.
Lorsqu’il était chancelier, la politique étrangère du gouvernement Schröder était plutôt favorable à la Russie. Mais elle ne différait pas énormément en cela de celle d’autres responsables politiques allemands. Après lui, Angela Merkel et Olaf Scholz, ainsi que l’actuel président Frank-Walter Steinmeier, ont eux aussi contribué à rapprocher Berlin et Moscou, notamment à travers des projets comme les gazoducs Nord Stream.
Mais ce qui distingue la position de Gerhard Schröder, c’est son soutien personnel à la Russie, malgré l’indignation publique suscitée par l’agression de l’Ukraine lancée par Vladimir Poutine.
Ses prises de position pro-Kremlin ont éloigné l’ancien chancelier, aujourd’hui âgé de 82 ans, de l’establishment politique allemand et même de son propre parti, le SPD, qui a tenté de l’exclure.
Une longue amitié
Gerhard Schröder est ami avec Vladimir Poutine depuis son accession à la chancellerie, en 1998. Il a même assisté à l’anniversaire du président russe à Moscou, en 2014.
Après son mandat, Gerhard Schröder a été critiqué pour son implication étroite avec des entreprises énergétiques publiques russes. Il a approuvé le premier gazoduc Nord Stream peu avant de quitter ses fonctions, en 2005 et, en 2016, il a rejoint le conseil d’administration du projet du second gazoduc, Nord Stream 2, qui n’a finalement jamais été mené à bien en raison de la guerre en Ukraine déclenchée six ans plus tard.
Le social-démocrate devait également rejoindre le conseil de surveillance du groupe énergétique russe Gazpromen 2022, mais il y a finalement renoncé sous la pression croissante liée à l’invasion russe de l’Ukraine.
Figure controversée
Dans une interview accordée en 2022 au tabloïd allemand Bild, l’opposant russe Alexeï Navalny — décédé dans une prison sibérienne début 2024 — a vivement critiqué les liens étroits entre Gerhard Schröder et Vladimir Poutine. « Gerhard Schröder est payé par Poutine », déclarait alors Alexeï Navalny. « Il est toujours l’ancien chancelier du pays le plus puissant d’Europe... et maintenant il est le larbin de Poutine, il protège des meurtriers. »
À la même époque, un haut responsable allemand estimait que la position de Gerhard Schröder dans l’affaire Navalny — l’ex-chancelier affirmait qu’il n’existait pas de preuves solides de son empoisonnement — « suscitait la honte chez de nombreux Allemands ».
Toujours en 2022, des responsables de la CDU et des Verts ont exigé que Gerhard Schröder quitte ses fonctions à la tête du conseil d’administration de Nord Stream 2 ainsi que tous ses postes en Russie. Ses détracteurs l’accusaient de faire du lobbying pour le Kremlin.
Angela Merkel, sa successeure à la chancellerie, avait pour sa part approuvé le second projet de gazoduc en 2018.
Les anciens collègues de Gerhard Schröder ont également remis en cause son droit à un bureau et à du personnel financés par l’État. Ce droit est généralement accordé aux anciens chefs de gouvernement, mais en mai 2022, le Bundestag lui en a retiré le bénéfice, estimant qu’il ne remplissait plus les obligations liées à son ancien statut.
En 2022, Schröder s’est rendu à Moscou pour rencontrer Vladimir Poutine et discuter d’une « solution négociée » au conflit en Ukraine, un mois après le début de l’offensive russe — une initiative alors jugée « répugnante » par le président ukrainien Volodymyr Zelensky.
Dans une interview en 2024, Gerhard Schröder a déclaré que des négociations avec Vladimir Poutine pourraient être le seul moyen de mettre fin à la guerre en Ukraine.
« Nous avons travaillé ensemble de manière raisonnable pendant de nombreuses années. Cela peut peut‑être encore nous aider à trouver une solution négociée ; je ne vois pas d’autre solution », a‑t‑il déclaré à l’agence de presse allemande DPA.
Une relation personnelle au service de la paix ?
Au cours de cette interview, interrogé sur le maintien de son amitié avec le président russe malgré les crimes de guerre imputés à la Russie, Gerhard Schröder a répondu que ces deux aspects étaient distincts.
Il ne souhaitait pas oublier les « événements positifs » vécus avec Vladimir Poutine et estimait que cette relation personnelle pourrait s’avérer utile pour résoudre un problème politique difficile.
« Il est évident que la guerre ne peut pas se terminer par la défaite totale de l’un ou l’autre camp », a‑t‑il affirmé.
Dans une tribune publiée en janvier dernier dans le Berliner Zeitung, Gerhard Schröder a reconnu que l’invasion russe violait le droit international.
« Mais je suis aussi contre le fait de diaboliser la Russie comme un ennemi éternel », a‑t‑il ajouté, appelant l’Allemagne à reprendre les importations d’énergie russe, interrompues à cause du conflit.
Sollicité dimanche par des agences de presse, le bureau de l’ancien chancelier allemand s’est refusé à commenter la proposition de Vladimir Poutine concernant une éventuelle médiation.
Du rejet
L'ambassadeur d'Ukraine en Allemagne, Oleksii Makeie, rejette aussi toute médiation de Gerhard Schröder. Dans une interview au Spiegel, le diplomate déclare : « Quelqu'un qui a défendu pendant des années les intérêts russes en Allemagne ne dispose ni de la légitimité politique ni de la légimité morale pour se poser aujourd'hui comme médiateur ».
Le ministre allemand de la Défense, Boris Pistorius, qualifie quant à lui les déclarations de Vladimir Poutine de « manœuvre de diversion ». Pourtant, Boris Pistorius est membre du SPD, le parti social-démocrate qu’a présidé Gerhard Schröder entre 1999 et 2004.
La cheffe de la diplomatie européenne, Kaja Kallas, n’a pas non plus caché sa réticence, en raison du passé de lobbyiste pro-russe de Gerhard Schröder.
D’après des informations du Financial Times, les dirigeants de l’Union européenne préparent discrètement des négociations directes avec les deux parties. Le journal se fait l’écho d’une frustration croissante face aux efforts américains. Ces discussions bilatérales se feront, selon les déclaration d’Antonio Costa, le président du Conseil européen, « au moment opportun ».
Mais les Européens doivent d’abord se mettre d’accord entre eux sur les thèmes qu’ils souhaitent aborder avec la Russie. Cela sera discuté lors de la réunion des chefs de la diplomatie prévue fin mai, en Suède.