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"On ne construit pas la paix sur des fosses communes"

10:19

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28 octobre 2025

Le célèbre gynécologue et Prix Nobel de la Paix a dû quitter Bukavu et son hôpital de Panzi après la prise de la ville par le mouvement rebelle du M23 en janvier. Dans le premier numéro de Focus RDC, il revient sur la situation politique et sécuritaire dans sa région.

DW : Le 6 octobre 1996, le premier massacre se passe à Lemera, dans un hôpital dont vous étiez le médecin en chef. On est 29 ans plus tard, on a l'impression que le temps s'est figé, il n'y a rien qui a changé en République démocratique du Congo.

Dr Denis Mukwege : Il y a 29 ans, l'hôpital de Lemera a été attaqué par des hommes armés. Les malades que je venais d'ailleurs d'opérer ont été assassinés dans leurs lits. Le personnel, qui était courageux et qui ne voulait pas quitter l'hôpital, a été aussi massacré.

Et 29 ans après, ceux qui ont commis ces crimes courent toujours, ils sont dans l'armée, ils sont dans l'administration, ils ont des postes politiques. Je pense que ça c'est inadmissible.

DW : À quelques détails près de ce qui s'est passé il y a 29 ans, aujourd'hui on parle par exemple de la prise de Goma et Bukavu. Vous avez dû quitter Bukavu, vous ne vivez plus là. Qui s'occupe des malades à Panzi aujourd'hui?

Dr Denis Mukwege : Malgré mon absence, il y a une équipe bien formée, une équipe très engagée, motivée, qui continue à prendre les victimes des violences sexuelles en charge en mon absence. Et je dois vous garantir, j'ai des jeunes médecins formés, que j'ai formés aussi sur le plan théorique à l'université et sur le plan pratique à l'hôpital, qui font mieux que moi.

DW : Est-ce que vous comptez rentrer? Vous pensez que c'est possible?

Dr Denis Mukwege : Le Congo c'est mon pays donc je crois qu'on peut tout dire et tout faire mais on n'a pas deux pays. 

DW : Si demain cette population, ces jeunes, ces femmes, ces hommes congolais vous demandaient de diriger une transition, vous seriez prêt?

Dr Denis Mukwege : Je crois que ça, c'est une question que je trouve tout à fait prématurée. Je crois qu'aujourd'hui, nous avons un sérieux problème.

Je trouve que les hommes politiques, avant de se disputer des positions, ils devraient d'abord se rendre compte que nous sommes en train de perdre notre pays. Et on n'est dirigeant que d'un territoire donné où habite une population. C'est ça la nation, les gens qui acceptent de vivre ensemble. 

Aujourd'hui, on essaie de briser cet élan national. On essaie de nous briser comme une nation. 

DW : Vous parlez de nation, justement, de construire, de renforcer l'idée de nation. On a vu récemment la Cenco et l'ECC proposer justement un dialogue inclusif où il y aurait toutes les forces incluses aujourd'hui à pouvoir retrouver la paix, c'est-à-dire le gouvernement actuel, ceux qui sont à l'étranger, ceux qui font la guerre et tous les Congolais. Ils sont persuadés que la solution viendra du Congo. C'est un avis que vous partagez?

DW : Est-ce que vous pourriez participer à ce dialogue?

Dr Denis Mukwege : Je pense qu'aujourd'hui, la priorité pour moi, c'est la souveraineté et l'intégrité territoriale de la République démocratique du Congo et la paix en République démocratique du Congo.

En fait, le Congo a été agressé, agressé en violation du droit international et humanitaire, agressé en violation de la Charte des Nations Unies, agressé en violation de la charte de l'Union Africaine et agressé en violation de la résolution 2773.

Et pour moi, avec tous ces éléments, je crois que le Congo est suffisamment outillé pour pouvoir dire que cette agression doit cesser.

Et je pense qu'une fois qu'on peut mettre fin à cette agression, en fait, la deuxième phase devrait être de se mettre ensemble pour parler.

Pourquoi j'ai dit que je parlais de séquençage?

DW : Mais on a eu Doha et Washington...

Dr Denis Mukwege : Non, je crois que ça... Moi, je proposais plutôt une conférence internationale pour la paix en République démocratique du Congo et dans la région

des Grands Lacs.

DW : La France l'a proposé.

Dr Denis Mukwege : C'est une conférence humanitaire, mais il faut que ce soit une conférence internationale pour la paix.

Et je crois qu'on peut faire une conférence humanitaire, que je ne sous-estime pas, je crois que c'est très très important, en réglant les questions humanitaires, on doit aussi penser à régler la question sur le plan de la paix et vraiment résoudre, pas seulement les conséquences, mais les causes profondes de cette crise.

Et moi, je pense que ça ne peut se faire que dans une conférence internationale, que j'ai proposé que cette conférence devrait amener la République démocratique du Congo, toutes ses composantes, le gouvernement, l'opposition, la société civile, et je dis bien le secteur privé.

Parce qu'aujourd'hui, nous sommes dans une guerre économique. Il est tout à fait anormal qu'on puisse toujours se mettre autour des tables pour résoudre la question politique où les gens se partagent le pouvoir sans pouvoir mettre le secteur privé, qui est en fait au centre du conflit qui est le plus récent.

Ça, c'est pour la République démocratique du Congo.

Pour le pays voisin, je pensais que le cadre est déjà fait puisque nous avons l'accord cadre d'Addis Abeba qui a été signé par tous les pays voisins, y compris cet accord était garanti par l'Union africaine, l'Union européenne, les cinq pays du Conseil de sécurité.

Donc c'était un cadre qui était solide.

Et je pense, et je continue à penser, que ce cadre, on doit tout simplement le remettre sur la table pour amener tous ces acteurs, mais ici la différence sera d'amener aussi les acteurs privés de l'extérieur.

Nous avons aujourd'hui des compagnies qui ne peuvent pas, des sociétés qui ne peuvent pas fonctionner sans le tantalium congolais.

Et donc je pense que si on exclut de tels acteurs, et qu'à la fin ils se trouvent dans des conditions où ils ne peuvent plus continuer à fonctionner dans leur pays, et bien nous allons payer, c'est notre population qui va payer la facture.

Donc moi je pense qu'en créant, en ayant une conférence internationale qui amène tous ces acteurs, n'est-ce pas, ensemble, et ici, je crois que le cadre est déjà très bien défini.

DW : Vous parliez tout à l'heure des conséquences de la guerre.

Dr Denis Mukwege : On a entendu parler récemment de la RDC qui lance une campagne pour reconnaître un génocide, un génocide économique.

DW : Vous avez parlé de la donne économique tout à l'heure par rapport à ce qui se passe en RDC. Qu'est-ce que vous pensez, vous, de cette campagne? Et surtout, on parle de génocide. Certains parlent de 6 millions de morts, d'autres de 12 millions de morts. Là, je vous ai sous la main. Vous avez vu des gens passer à l'hôpital. Le chiffre, il se situe où?

Dr Denis Mukwege : Je dois dire que c'est de l'hypocrisie puisqu'on nous parle de 6 millions de morts il y a plus de 10 ans. Mais quand vous suivez l'information au Congo, c'est tous les jours qu'on tue des milliers de personnes.

Elles sont décapitées, des milliers de personnes sont tuées par balles. Mais c'est comme s'il n'y a plus personne qui veut compter et voir cette réalité sans faire quelque chose pour soulager la souffrance du peuple congolais.

Mais je crois que si le gouvernement a pris cette option, c'est qu'il nous encourage. Je crois qu'il n'y a personne d'autre qui peut le faire.

Nous, au niveau de la société civile, nous avons essayé de réclamer, mais on était toujours confronté à cette limite où c'est le gouvernement qui doit normalement, qui a la responsabilité de protéger et qui a la responsabilité aussi d'aller devant les institutions internationales pour porter plainte, etc.

Ce que nous savons avec certitude, c'est que vous ne pouvez pas construire la paix sans justice.

On ne construit pas la paix sur des fosses communes.

On ne construit pas la paix quand les autres n'ont pas fait leur deuil.

On ne construit pas la paix quand les gens ne se sentent pas qu'ils sont prêts à vivre avec les autres en paix.

Et je pense que le pilier de la justice transitionnelle, on en a besoin.

Pour permettre à ce que nous puissions non seulement arrêter la guerre mais commencer un processus de réconciliation, au niveau national mais aussi au niveau régional.

DW : Si vous aviez Paul Kagame en face de vous, qu'est-ce que vous lui diriez?

...

Que tous les humains s'équivalent.

C'est tout.

Je crois que nous devons arrêter le discours des pensées qu'il y a des hommes et des sous-hommes, qu'il y a des gens qui ont le droit à la vie et d'autres leur mort est normalisée.

Je pense que ça fait 30 ans, 30 ans, que nous, tous nos projets ont été arrêtés.

30 ans de souffrance.

30 ans, on ne peut pas expliquer à nos enfants, à nos petits-enfants, pourquoi cette souffrance.

Et je pense qu'à un certain moment, il faut savoir dire aux dirigeants eh bien, toutes les vies humaines s'équivalent.

DW : Dr Mukwege, merci

Dr Denis Mukwege : Merci à vous.

Le film "Munganga, celui qui soigne", est sorti récemment sur les écrans de Kinshasa. Réalisée par Marie-Hélène Roux, cette fiction montre la vie et le travail du docteur Denis Mukwege, le célèbre gynécologue, prix Nobel de la Paix en 2018.

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