"J'ai été violée par dix hommes à la fois"
5 décembre 2025
À Kinshasa, le procès des viols collectifs, commis dans la nuit du 1er au 2 septembre 2024, contre des dizaines de femmes détenues à la prison centrale de Makala, s'est ouvert le jeudi 4 décembre, au Palais de justice.
"J'ai été violée par dix hommes à la fois, de 1h à 6h, dans la bouche et partout" assure une survivante qui raconte que ce drame "a complètement bouleversé" son mari, qui l'a abandonnée avec ses huit enfants. "Et depuis, j'ai toujours des douleurs. J'ai même développé des infections vaginales et dans les oreilles. Je me demande si je n'ai pas attrapé des maladies graves sexuellement transmissibles. Cette séquence de ma vie me hante et j'ai du mal à dormir. Toutes les images me reviennent à chaque fois et je n'arrive plus à vivre" explique-t-elle.Un témoignage difficile, partagé par d'autres rescapées.
Viols, meurtres et aucune protection
Une autre femme de 53 ans dit avoir tout perdu après cette nuit-là."Vers 1h, les détenus hommes sont entrés dans notre pavillon et nous ont violées de différentes manières. Et étant une femme luba mariée, j'ai perdu mon mari lorsqu'il a entendu tout cela" témoigne une autre survivante.Selon elle, son mari est mort à cause de ce qui lui est arrivé et depuis, personne dans sa famille ne veut entendre parler d'elle. "Je vis seule, isolée" déplore la survivante.
D'autres évoquent des meurtres et une absence totale de protection. Une femme de 37 ans décrit une scène de chaos.
"C'était horrible ! Plusieurs d'entre nous sont mortes cette nuit-là, à cause de la violence et du nombre d'assaillants. Et les gardiennes du pavillon avaient disparu avant les faits, comme si elles avaient été mises au courant. L'État doit nous donner une réponse".Ces récits, désormais au cœur de l’audience, constituent la base de la démarche judiciaire engagée par leur défense.
Une action en justice
"Ces femmes étaient suivies pour d'autres dossiers. Ce sont 16 d'entre elles, aujourd'hui libérées, qui ont décidé d'engager cette action en justice. Elles demandent la reconnaissance des faits, des réparations et le respect de leur dignité" explique Maître Frédéric Kwamba Tshikenj, avocat au barreau de Kinshasa-Gombe. Il représente les 16 plaignantes.
"À l'audience, nous avons plaidé, comme la loi le prévoit, pour que la juridiction compétente protège leur anonymat. Nous avons demandé que le tribunal leur trouve des noms d'emprunt et ordonne le huis clos, afin de préserver leur intégrité et leur dignité" explique l'avocat selon qui "c'est sur cette base que le tribunal a mis l'affaire en délibéré, afin de rendre sa décision concernant cette demande".
Le soutien d'Afia Mama
Cette bataille judiciaire est saluée et soutenue par Afia Mama, une organisation de défense des droits des femmes, qui accompagne les survivantes depuis plusieurs mois. Pour sa directrice exécutive, Anny Modi, la date de cette audience porte un sens particulier.
Selon elle "ces femmes veulent faire valoir leurs droits. Elles ont été rejetées, traumatisées et ont besoin d'une justice réparatrice. Nous les soutenons sur le plan psychosocial, médical et juridique. Elles ont besoin de temps pour guérir".
Le tribunal doit encore statuer sur les mesures de protection demandées par les avocats. Les audiences se poursuivent cette semaine avec de nouveaux témoignages et l'examen des responsabilités dans ces violences commises au cœur même d'un établissement censé garantir la sécurité des détenues.