A la Berlinale, un documentaire raconte la crise en RDC
17 février 2026
Ce documentaire présenté, ce 13 février, à la Berlinale a été filmé entre 2022 et janvier 2025, jusqu'à la prise de la ville de Goma par les rebelles du M23. Le jeune documentariste y montre le chaos, l'exil, les conditions extrêmes dans les camps de réfugiés et met en lumière un conflit qui ensanglante la RDC et a fait des millions de déplacés.
Élisé Sawasawa, auteur documentaire de "Trop c'est trop", explique au micro de Delphine Nerbollier, que ce slogan, "Trop c'est Trop", exprime le désarroi d'une population à bout de forces après des années de guerre.
DW : Votre documentaire "Trop c'est trop" plonge le spectateur dans la vie à Goma entre 2022 et la prise de la ville par les forces de M23 en janvier 2025. "Trop c'est trop" est un slogan que l'on entend régulièrement durant le documentaire. C'est un vrai slogan utilisé donc par la population ?
Elisé Sawasawa : Oui, c'est un slogan utilisé parce que c'est trop. C'est une guerre qui vient de durer beaucoup de temps et tout le monde est épuisé par cette guerre. On en peut plus. C'est un slogan que la population, mes frères et sœurs, ma génération utilise dans des manifestations pour essayer de parler au monde entier, pour élever leurs voix et dire non à cette guerre qui résiste.
Alors la colère, on la sent, elle est très présente dans le documentaire. On l'entend dans les témoignages. Les gens sont en colère contre le Rwanda, contre l'armée, contre les forces de la Monusco. Personne n'y échappe en fait à cette colère-là.
La génération que j'ai filmée, ce sont des gens qui n'ont jamais connu la paix. Ils sont nés dans la guerre comme moi. Je fais partie de cette génération. Je n'ai jamais connu la paix.
DW : Vous citez aussi vos propres parents qui, comme vous l'expliquez, n'ont pas voulu quitter leur village. Ils vous ont dit que la mort est partout en RDC. C'est un constat terrible ?
Elisé Sawasawa : C'est un constat terrible parce que nous on pensait que lorsqu'on est à Goma, on est un peu protégé par toutes ces armées du monde qui étaient là: es Tanzaniens, les Burundis, les Malawites, les Sud-africains, les mercenaires, les FARDC. On pensait qu'on était protégé. On pensait qu'il n'y avait pas la mort. Mais voilà, ce qui est arrivé. C'était pire à Goma. Donc, ils avaient vraiment raison de me dire que la mort est partout au Congo, que ce soit là où ils étaient et là où je pensais être en sécurité à Goma.
DW : Malgré cela, vous donnez aussi la parole à des jeunes qui ont encore de l'espoir, qui veulent y croire, croire dans la paix. Il y a par exemple cette jeune femme poétesse qui fait du slam. Est-ce que ces gens-là représentent une minorité? Est-ce qu'ils étaient une minorité au moment du tournage ?
Elisé Sawasawa : Oui, bien sûr. Ce n'est pas un film sur la situation. C'est un film dans la situation. Et dans cette situation, on croise des gens, des artistes qui cherchent à lutter au travers de l'art. Ils utilisent l'art pour s'exprimer. Par exemple, moi, je me suis dit que je ne pouvais pas disparaître en silence. Il fallait que je puisse sortir ma caméra et parler tout haut. C'est la voix qu'ils portent, c'est la voix que je devrais apporter un peu loin de nos frontières. Donc, amplifier cette voix pour que le monde entier puisse écouter notre cœur.
DW : Vous montrez justement le chaos, l'exil, les situations de vie très difficiles dans les camps de réfugiés. Comment s'est passé ce tournage dans ces conditions ?
Elisé Sawasawa : Les gens que je filme, c'est ma famille, ce sont des gens avec qui j'habite. Donc, j'avais cette habitude de travailler avec eux, avec du matériel un peu léger, qui fonçait directement dans leur vie quotidienne. Parce que c'est ma vie, je suis partie de ça. Et voilà, ils étaient enthousiastes avec moi, parce qu'ils savaient que bien sûr, ils mourraient dans des manifestations et tout. Mais moi, je vais rester avec leur image et je vais témoigner leur bravoure qu'ils ont traversée pour lutter pour la paix au Congo.
DW : Goma est tombé il y a un an. En décembre, il y a eu un accord de paix qui a été signé. Est-ce que vous êtes optimiste que cette paix-là va être appliquée ?
Elisé Sawasawa : On espère que ça va changer quelque chose. On observe. Le plus important, c'est que les gens sachent ce qui se passe chez nous, et c'est ce qu'on fait avec notre film. On veut que notre film soit visible partout. Beaucoup de gens ne connaissent pas ce conflit. Tu sais, quand on projetait le film ici, il y avait beaucoup de gens qui découvraient Goma. C'est plus de 10 millions de morts, 7 millions de déplacés, c'est beaucoup. Mais les gens ne connaissent pas ce conflit. Alors, je pense qu'avec ce film, ça va apporter quelque chose. Les gens doivent découvrir cette région aussi riche que nous appelons la malédiction. Parce que ça nous fait tellement du mal, cette richesse.