Route des Canaries : quand la mer n'est pas le seul danger
11 février 2026
Quelque part entre le sud du Maroc et l’île espagnole de Tenerife, l’enfer a commencé pour Ismael Ouattara. En l’espace de 24 heures, sa fille d’un an et son épouse sont mortes.
Depuis plusieurs jours déjà, leur embarcation dérivait, hors de contrôle, sur l’Atlantique. " Ma fille est morte dans mes bras. Le lendemain matin, ma femme ne s’est simplement plus réveillée. Je pense que c’est à cause du choc provoqué par la mort de notre enfant ", se souvient le jeune homme.
" Ils pensent qu’en haute mer, ils peuvent tout se permettre "
Comme des dizaines de milliers d’autres personnes, Ouattara avait quitté la Côte d’Ivoire avec sa famille en quête d'un avenir meilleur en Europe. Jamais il n’aurait imaginé que la traversée se transformerait en une telle catastrophe. " Les morts étaient immédiatement jetés à la mer ", raconte l’Ivoirien.
L’événement remonte à quatre ans, mais Ouattara souffre encore aujourd’hui du manque de respect avec lequel certains passagers ont traité les corps de ses proches. Il souligne toutefois qu’aucun épisode de violence n’a éclaté ensuite parmi les survivants — ce qui, dans de telles situations extrêmes, n’est pas toujours le cas.
Mohammed Manga, lui, a vécu la violence de plein fouet. " Il y avait beaucoup de violence sur notre bateau ", se souvient ce jeune Gambien arrivé aux Canaries en 2023." Au quatrième jour en mer, certains ont paniqué et ont commencé à s’accuser mutuellement d’être des sorciers. "
Selon d’anciens passagers, cette combinaison d’une situation de détresse extrême et de croyances en des forces mystiques rend ces moments particulièrement explosifs. D’après Manga, personne n’est mort lors de ces violences, mais de nombreux passagers ont été blessés. À sa connaissance, personne n’a été tenu responsable — même après l’arrivée du bateau aux Canaries. " Il est très difficile d’agir après coup. C’est pourquoi certains pensent qu’en haute mer, ils peuvent tout se permettre. "
Des passagers jetés vivants à la mer
Ces derniers temps, les traversées sur la " route atlantique " entre l’Afrique et les îles Canaries ont nettement diminué. Alors qu’en 2024, selon les chiffres officiels, plus de 40 000 migrants étaient arrivés sur les îles, ce chiffre est passé l’année suivante à environ 18 000. La plupart des observateurs attribuent cette baisse à une coopération renforcée entre l’Europe et les pays de transit comme la Mauritanie et le Maroc, ainsi qu’à un durcissement des contrôles frontaliers dans ces États. Parallèlement, les cas de violences extrêmes, voire de meurtres présumés à bord des embarcations, se multiplient.
Mi‑2024, trois Sénégalais auraient grièvement maltraité plusieurs passagers sur un bateau, provoquant chez certains des séquelles permanentes. À l’automne 2025, la police espagnole a arrêté 19 personnes après la mort d’environ 50 passagers lors d’une traversée entre le Sénégal et Gran Canaria — un massacre présumé en haute mer. Ils sont accusés de sévices graves et de meurtre. Des survivants affirment que les suspects ont attaqué des dizaines de passagers, les ont battus à mort et, dans certains cas, les ont jetés vivants à la mer. On ne sait toujours pas s’il s’agissait de membres de réseaux de passeurs ou de simples passagers. La police nationale espagnole a refusé de commenter ces événements auprès de la DW.
Des témoignages difficiles à exploiter
Loueila Sin Ahmed Ndiaye, avocate aux îles Canaries, est régulièrement confrontée à ce type d’affaires. Elle explique qu’une série de facteurs rend la poursuite judiciaire des violences sur les bateaux de migrants extrêmement difficile. Cela commence par la question de la compétence territoriale : la plupart de ces crimes ne se produisent pas sur le territoire espagnol et n’impliquent pas de citoyens espagnols. À cela s’ajoutent les graves difficultés liées aux témoignages.
" Les nombreux rapports de police que nous avons lus montrent que les gens perdent la notion du temps. Le froid, l’incertitude, l’absence de terre en vue, la peur — tout cela peut affecter gravement leur santé mentale" , explique-t‑elle. Cela conduit souvent à des contradictions dans les dépositions.
" Même le fait d’être assis à l’avant ou à l’arrière du bateau peut modifier ce que les survivants ont perçu, ce qui rend difficile l’établissement d’un récit cohérent. "
En outre, de nombreux survivants refusent de coopérer avec les autorités espagnoles et se méfient même des avocats qui leur sont attribués.
" Après dix à quatorze jours en mer, ils sont terrifiés, et la dernière chose qu’ils veulent, c’est être confrontés à un procès et devoir accuser d’autres passagers. Les victimes sont souvent les groupes les plus vulnérables à bord : les enfants, les mineurs non accompagnés et, bien sûr, les femmes", ajoute l'avocate aux îles Canaries.
Au final, cela se traduit par une absence de poursuites judiciaires, mais aussi par un manque d’indemnisation pour les victimes et leurs familles.
Aucun lieu pour faire son deuil
Pour Ismael Ouattara, qui a perdu sa femme et sa fille, l’indemnisation financière n’est pas la priorité. Quatre ans après le drame sur l’Atlantique, il a reconstruit une nouvelle vie aux Canaries avec sa fille aînée, qui a survécu à la traversée. Mais il lui manque toujours un lieu où se recueillir. " Il ne me reste que les souvenirs. Aucun tombeau où déposer des fleurs. C’est ce qui rend la situation particulièrement difficile à supporter. "