Ukraine : des composants allemands dans des drones russes
27 février 2026
Les médias allemands en ont fait état en janvier, en évoquant notamment le tout nouveau drone russe Geran-5 utilisé en Ukraine . La chaîne ntv, puis d'autres médias allemands, ont rapporté qu'un drone Geran-5 contenait, parmi d'autres composants étrangers, des transistors de l'entreprise allemande Infineon Technologies.
Ces informations avaient été publiées sur le portail War&Sanctions, géré par le service de renseignement militaire ukrainien GUR. On y trouve une liste détaillée de tous les composants étrangers découverts jusqu'à présent dans les engins militaires russes.
Les transistors allemands particulièrement prisés
Selon le site War&Sanctions, la majorité des composants étrangers présents dans l'équipement militaire russe proviennent des États-Unis et de Chine. Dans la catégorie "Made in Germany", 137 composants sont répertoriés. Plus de la moitié d'entre eux ont été découverts dans des drones. Les autres ont été trouvés dans des missiles, des systèmes radar, des véhicules militaires et même dans des hélicoptères.
Les composants allemands les plus fréquemment utilisés sont des transistors - environ 50 unités. D'autres pièces comprennent des pompes, des inducteurs, des générateurs, des condensateurs, des transformateurs et des batteries.
Le fabricant allemand "le plus prisé" est l'entreprise bavaroise Infineon Technologies. Cinquante-huit des 137 composants, principalement des transistors de Infineon, ont été installés dans des drones. D'autres pièces proviennent des entreprises allemandes TDK Electronics, Würth Elektronik, Bosch et Pierburg, filiale du groupe Rheinmetall.
Possiblement des centaines de milliers de composants allemands
À la demande de la Deutsche Welle (DW), le service de renseignement militaire ukrainien GUR a présenté des dizaines d'exemples de transistors Infineon découverts dans des drones russes Geran - une variante de drones iraniens. Il s'agit de minuscules micropuces dont les numéros de modèle et de lot ne peuvent être identifiés qu'au microscope.
Selon le HUR, entre huit et douze transistors fabriqués en Allemagne sont utilisés dans le système de commande de chaque drone Geran, à partir du modèle Geran-2. En août 2025, le représentant du GUR, Wadym Skibizkyj, a déclaré sur la chaîne ukrainienne Suspilne que la Russie souhaitait produire 40 000 drones Geran-2 par an. Cela nécessiterait près d'un demi-million de transistors.
La Russie apprécie la qualité allemande
Dans un entretien accordé à la DW, un représentant du GUR a expliqué que la Russie cherche récemment à réduire sa dépendance aux composants occidentaux dans la production de drones. Il a déclaré : "Alors que la part des composants américains dans certains types de drones Shahed-136 atteignait jusqu'à 80 % en 2023, jusqu'à 60 % des pièces proviennent désormais de Chine."
Selon lui, les fabricants russes ne se pressent toutefois pas de remplacer la qualité allemande par des alternatives chinoises de moindre qualité : "Les transistors Infineon sont utilisés dans de nombreux appareils ménagers et objets du quotidien, et il ne semble pas y avoir de difficulté à s'en procurer les quantités nécessaires."
En effet, ces transistors peuvent être commandés en ligne sans difficulté, notamment via eBay. Le prix s'élève à 29,90 dollars américains pour cinq unités. Un vendeur en ligne propose jusqu'à 45 pièces. Il ne livre toutefois pas directement en Russie, au Bélarus ou au Kazakhstan. Les composants peuvent cependant être acheminés via la Géorgie ou la Chine.
Le GUR estime que, dans la plupart des cas, Moscou obtient des transistors de fabrication allemande directement depuis l'Allemagne, via des sociétés écrans destinées à dissimuler la véritable chaîne d'approvisionnement. Les composants parviendraient ainsi en Russie soit par des États tiers proches du Kremlin, soit par la contrebande.
Comment les composants arrivent-ils en Russie ?
Le professeur de droit Viktor Winkler, l'un des experts les plus connus en Allemagne en matière de politique de sanctions, a expliqué à la DW que, depuis 2022, les livraisons de composants militaires allemands vers la Russie transitent de moins en moins par des pays tiers comme la Turquie, les Émirats arabes unis, la Chine ou des États d'Asie centrale. De plus en plus, ces livraisons seraient organisées directement depuis l'Allemagne par des sociétés écrans criminelles, qui achèteraient les marchandises aux fabricants pour les exporter illégalement vers la Russie en contournant les sanctions.
"Je suppose donc qu'il pourrait s'agir ici non pas d'un État tiers ni d'un contournement via un pays intermédiaire, mais d'une relation directe hautement criminelle, dans laquelle des criminels livrent les composants d'autrui à la Russie. Des cas similaires étaient toujours caractérisés par des relations commerciales planifiées de longue date avec la Russie", a déclaré Winkler.
Dans l'ensemble, il estime que les livraisons de composants militaires allemands vers la Russie sont "juridiquement graves, mais finalement des cas isolés", notamment en comparaison avec d'autres formes "massives" de contournement des sanctions, comme la vente de produits de luxe ou de biens de consommation.
Les fabricants : difficile de contrôler la revente vers la Russie
La DW a contacté tous les fabricants allemands mentionnés, qui ont tous assuré ne pas livrer à la Russie et respecter les sanctions.
Infineon explique avoir cessé toutes ses livraisons vers la Russie depuis 2022 et se conformer aux sanctions. Toutefois, l'entreprise souligne qu'il est difficile de contrôler la revente d'un produit tout au long de son cycle de vie, étant donné qu'elle produit environ 30 milliards de puces par an. "Si nous recevons des indications concrètes et fiables selon lesquelles un partenaire commercial entretient des relations avec la Russie, nous interrompons les livraisons et demandons des explications. Cela inclut la coopération avec les autorités", précise l'entreprise.
Le groupe d'armement Rheinmetall indique que les autorités douanières allemandes l'ont informé en janvier 2024 que des pompes électriques civiles pour carburant, produites en juillet 2020 pour le marché des pièces détachées automobiles, étaient parvenues en Russie. "Il ne s'agit pas d'une livraison de Rheinmetall et nous n'avons aucune connaissance propre d'une exportation vers la Russie ou de son exportateur", souligne l'entreprise, qui affirme coopérer avec les autorités.
Würth Elektronik assure également avoir mis fin à ses relations commerciales avec la Russie en 2022. "Toutes les livraisons à l'étranger sont soumises à des contrôles d'exportation stricts", indique l'entreprise, ajoutant que ses composants ne sont ni conçus ni autorisés pour un usage militaire. Elle précise avoir interdit contractuellement à ses partenaires situés hors de l'UE de revendre les marchandises à la Russie. Elle n'exclut toutefois pas que la Russie utilise des stocks livrés avant l'imposition des sanctions.
Bosch : présence fréquente de contrefaçons
Le groupe technologique Bosch affirme ne plus avoir de relations commerciales opérationnelles avec la Russie. "Toutes nos unités et tous nos employés dans le monde ont reçu l'instruction de ne mener aucune activité avec la Russie ou le Bélarus", indique l'entreprise. Elle précise que la pompe à essence mentionnée sur le site du GUR concernant le drone Geran-3 "n'est pas un produit Bosch" et déclare que des contrefaçons circulent fréquemment.
Concernant l'interrupteur à bouton-poussoir du drone Shahed-136, Bosch confirme qu'il s'agit d'un produit de la marque. Il pourrait s'agir "d'un produit standard fabriqué en grande série pour diverses applications, par exemple des interrupteurs d'arrêt d'urgence".
Bosch reconnaît l'existence d'importations parallèles, réalisées "sans la connaissance du fabricant et depuis des pays n'ayant pas imposé de sanctions à la Russie". L'entreprise affirme avoir mis en place des procédures internes étendues pour respecter les sanctions, tout en admettant que l'usage final de ses composants n'est souvent pas connu en raison de chaînes d'approvisionnement complexes et à plusieurs niveaux.
TDK : des pièces provenant d'appareils ménagers ?
TDK Electronics indique avoir cessé ses livraisons vers la Russie après le début de la guerre et fermé son bureau de vente à Moscou en 2023. L'entreprise affirme respecter les règlements de sanctions de l'Union européenne contre la Fédération de Russie et inclure dans ses contrats, une clause interdisant l'usage militaire de ses produits.
Elle reconnaît toutefois que de petites commandes via des distributeurs de composants - notamment de la part de laboratoires de développement ou de particuliers - sont possibles et difficilement traçables quant à leur usage final. Des produits purement civils comme des machines à laver, des réfrigérateurs ou même des voitures pourraient être importés, démontés, puis leurs composants intégrés dans du matériel militaire.