Le cyberharcèlement, un phénomène inquiétant au Tchad
1 juillet 2026
En 2016, l'affaire a profondément marqué le Tchad. Cette lycéenne de 16 ans avait été enlevée et victime d'un viol collectif. À ce traumatisme s'est ajoutée la diffusion des images de l'agression sur les réseaux sociaux par ses agresseurs. Dix ans plus tard, les violences numériques continuent de viser de nombreuses femmes.
Au Tchad, comme ailleurs, il suffit parfois de publier une photo ou une vidéo sur les réseaux sociaux pour devenir la cible de cyberharcèlement. Les militantes des droits humains figurent parmi les plus exposées. Présidente de la Ligue tchadienne des droits des femmes, Epiphanie Dionrang en a elle-même été victime en raison de ses prises de position. Au micro de la DW, elle revient sur cette réalité et évoque les pistes pour mieux prévenir et combattre les violences en ligne.
Entretien :
DW : Épiphanie Dionrang, vous êtes la présidente de la Ligue tchadienne des droits des femmes, pourquoi est-ce que ça va de pair, cet engagement au sein et à la tête de la Ligue des droits des femmes, et cet intérêt pour le cyberharcèlement? Est-ce qu'il y a un lien?
Epiphanie : Oui, le cyberharcèlement fait partie aussi des violences que nous, en tant que femmes, on subit au quotidien, en tant que jeunes filles, dans la société.
Et j'ai aussi été une victime du cyberharcèlement, du backlash, sur les réseaux sociaux, à cause de mes prises de position. Ça fait partie des violences que les femmes subissent.
DW : Quelles formes ça peut prendre?
Epiphanie : Le cyberharcèlement, ça peut prendre plusieurs formes. Quand on reçoit des intimidations, des commentaires sexistes, quand on reçoit des messages de haine sur les réseaux sociaux, sur les plateformes, en tant que femme, déjà des appels téléphoniques, des intimidations…
DW : Quel impact ça a? Qu'est-ce que ça fait, quand on est victime de cyberharcèlement?
Epiphanie : Il y a l'impact psychologique et émotionnel, surtout, en fait.
Ça nous amène beaucoup plus de stress, de l'anxiété, de la peur permanente aussi quelquefois. L'impact peut être la dépression, la détresse psychologique et ça amène aussi la perte de confiance, la baisse de l'estime de soi.
Quelquefois, c'est l'isolement, la honte aussi, parce que les gens qui nous attaquent utilisent tous les moyens possibles, même nos informations privées, pour nous humilier.
Donc il y a ce sentiment d'humiliation et ça amène aussi des troubles de sommeil, et, dans des cas extrêmes, des pensées suicidaires.
En fait, à un moment donné, tu réduis ta participation à la vie publique ou citoyenne, tu ne t'affiches pas trop, tu t'auto-censures même sur les réseaux sociaux.
Il y a tellement d'impacts… ça peut être social, professionnel ou bien aussi économique.
DW : Est-ce qu'il y a des profils types [de cyberharceleurs] ? Est-ce qu'on sait quel genre de personnes font ça ?
Epiphanie : Il y a des gens qu'on connaît très bien. Il y a des gens qui utilisent des faux profils, qui ne partagent pas les mêmes idées qu'on a. Ça dépend.
Ça peut être des anciens amis, c'est tout, en fait.
Il y a plusieurs éléments qui permettent de les repérer ou bien de recueillir aussi les preuves.
Il y a eu des diffusions non-consenties, des photos ou bien des vidéos ou des informations privées. Il faut conserver toutes les preuves parce qu'aujourd'hui, moi, je fais des captures d'écran de tous les messages, les commentaires, les profils, les publications.
Et puis [il faut sauvegarder] les liens, les dates, les lieux et aussi les utilisateurs pour pouvoir vraiment examiner ces profils.
Et s'il y a lieu de porter plainte, il faut saisir les autorités compétentes. Mais dans le cas du Tchad, la justice ne fait vraiment pas son travail.
Aujourd'hui, j'ai eu à porter plainte pour coups sur une personne et depuis tout ce temps, on est en train de faire des recherches pour pouvoir trouver l'identité de la personne, pour pouvoir le poursuivre. Et là, ça, ça reste encore un véritable challenge.
Et on n'a pas non plus de code numérique de loi sur le numérique.
DW : Pourtant, il y a une agence nationale de sécurité informatique au Tchad et même une cellule de lutte contre la cybercriminalité qui est rattachée à cette agence et qui fait aussi de la prévention, de la sensibilisation, qui va dans des écoles. Ça reste encore insuffisant ?
Epiphanie : Vraiment insuffisant ! Mais on n'en parle pas trop. Même quand on signale, il n'y a pas de retour. Il y a une agence, oui, mais qu'est-ce qu'ils font concrètement? Le travail ne se fait pas juste en sensibilisant. En fait, il faut de la prévention et il faut de la répression aussi.
Même les victimes ont peur parce qu'elles se disent que si elles en parlent, il y n'a personne pour les protéger.
DW : Il y a une cinéaste qui est une de vos compatriotes, Aché Ahmat Moustapha, qui a fait un documentaire qui s'appelle "Harcèlement 2.0, La résilience des Africaines connectées"…
Epiphanie : Oui !
DW : Vous connaissez bien, et pour cause. L'idée de ce documentaire, dit-elle, c'est aussi de faire parler, de briser les tabous, de faire sortir les femmes et les victimes du silence. Alors comment faire pour encourager les femmes à parler malgré les difficultés qui vont se dresser sur leur chemin?
Epiphanie : Oui, ce film « Harcèlement 2.0. », je suis dedans aussi.
On a fait la projection du film un peu partout pour pouvoir permettre à ce que les femmes puissent [parler].
Mais il faut aussi avoir des espaces safe en fait, pour les femmes, pour qu'elles puissent être entendues et pour qu'on puisse dire : "Moi, je te crois".
Quand on voit sur les réseaux sociaux, on a tendance à juger directement ces femmes ou ces filles, sans tenir compte de comment, dans quel contexte, comment ça s'est passé, sans apporter de soutien à ces victimes.
Et ce film est vraiment un film très fort, sur le plan du plaidoyer.
Mais est-ce que tout le monde a compris? En tout cas, ça a permis que beaucoup de filles puissent libérer leur parole. Ce n'est pas que au Tchad, ce n'est pas que au Sénégal mais c'est partout dans la société.